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Le Maître de Garamond est l’histoire, inspirée de la réalité, d’Antoine Augereau, qui fut à la fois imprimeur, éditeur et graveur de caractères typographiques. Si la police Garamond (que l’on trouve dans nos traitements de texte) porte le nom de son apprenti, le narrateur de cette histoire, elle fut probablement conçue par Antoine Augereau lui-même. La vie de ce personnage que l’histoire a oubliée est intéressante, surtout prise dans le contexte des événements de son siècle. L’imprimerie est, au XVIe siècle, une formidable révolution. Elle représente la démocratisation du savoir, soudain accessible au plus grand nombre. Comme aucune innovation n’arrive seule, la publication massive d’ouvrages s’accompagne d’une volonté de passer du latin des érudits à la langue “vulgaire”, comprise par tous, mais aussi à la simplification des caractères d’imprimerie. Succédant aux enchevêtrements obscurs et illisibles des caractères gothiques, un alphabet romain, clair et lisible, est de plus en plus privilégié par les imprimeurs.

Si on devait se souvenir de moi, j’aimerais qu’on dise que j’étais un de ceux qui ont compris que nous sommes au seuil de Temps Nouveaux, où tout serait différent, et que par conséquent le texte, la grammaire, la typographie, l’impression, la reliure, la vente – tout sera différent. Sans parler de la langue. Je te prédis que, lorsque tout Paris saura lire, savoir le grec, cela n’aura plus beaucoup d’importance. C’est le vernaculaire, la langue française que ces Messieurs de la Sorbonne appellent aujourd’hui “le vulgaire” qui sera la noble expression de nos pensées et de nos sentiments.[…] Suis-je idiot! La vérité, c’est qu’on ne se souviendra ni de moi, ni, pardonne-moi de te le dire, de toi. Nous sommes des artisans, et la gloire d’un artisan doit être que son travail passe inaperçu, qu’il soit assez bon et assez discret pour que personne n’y prête une attention qui ne doit pas à aucun moment être distraite du contenu. […]

L’histoire commence avec un Garamond en colère. Il vient de perdre celui qui a été son maître, et presque un père, puisqu’il a épousé sa mère en seconde noces. Antoine Augereau, en 1534, est exécuté après avoir été accusé d’avoir publié des Placards contre la messe. Si Augereau n’est pas coupable des faits qu’on lui reproche, il a cependant édité Le Miroir de l’âme pécheresse, de Marguerite de Navarre, soeur du roi François Ier, fort décriée par les théologiens de la Sorbonne, gens chargés de dénoncer l’hérésie.

Garamond relate la vie de son maître, son enfance, son éducation de clerc, ses débuts dans un ordre bénédictin, milieu auquel il renonce en faveur d’une carrière dans l’imprimerie. Augereau, à la fois artisan et intellectuel, côtoie les plus grands esprits de son siècle, comme Erasme et Rabelais, Clément Marot ou Jean Calvin, il assiste à la naissance de l’humanisme et aux débuts de la réforme. Malheureusement pour lui, il se trouve dans une tourmente d’idées dont il sous-estime le danger, et paie le prix de sa liberté de penser et d’éditer, même s’il clame, jusqu’au bout, sa fidélité à l’église romaine.

Ce roman, qui souffre parfois de quelques longueurs, nous enseigne beaucoup sur la personnalité d’Antoine Augereau, sur l’importance de l’imprimerie dans l’évolution des moeurs et de l’accès au savoir mais aussi sur une époque complexe, où l’on n’opposait pas encore les catholiques et les protestants, et où les gens qui payèrent le prix de leur adhérence aux idées nouvelles n’ont pas toujours complètement compris leurs enjeux.

On retient cette déclaration d’un Garamond aigri par les événements qui ont causé la mort de son beau-père:

Les fanatiques m’horripilent et, je ne sais pourquoi, le monde finit toujours par leur appartenir. Ce ne sont que quelques illuminés, des inconscients qui se sentent autorisés à agir en notre nom sans rien nous demander, et qui nous abandonnent ensuite avec le sang et les cendres qu’ils ont répandus dans leur sillage. La plupart de ceux qui paient ne sont pas responsables, ils ne savaient rien de ce qui se passait.