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Modulation, le mot le plus redouté dans la Division, après Restructuration, qui signifiait lui, fermeture de secteurs ou de filiales assortie de licenciements massifs. Les anciens de la cafétéria se faisaient un plaisir d’exposer les subtilités de la “Modulation” aux nouveaux. Sommers avait pour théorie qu’un cadre ayant exercé deux ou trois ans la même fonction s’amollit. Il “modulait” donc régulièrement, selon son vocabulaire, l’organigramme. On pouvait se retrouver avancé, rétrogradé, envoyé dans l’une des sept filiales de P&B dans le monde ou rappelé au siège. “Mais, demandaient invariablement les nouveaux, suscitant l’amusement renouvelé des anciens, on peut, disons, émettre… des voeux?”
“Voeux, dans tes rêves. La boîte s’occupe de tout, tu as un mois pour faire tes paquets.”

Pas de Souci! est un recueil de nouvelles percutant, au ton parfois féroce et sans concession, qui dénonce le monde d’aujourd’hui, particulièrement celui du travail, dans ce qu’il a de déshumanisant et de cynique.

“Séminaire d’entreprise aux bains thermaux” montre une entreprise qui, sous prétexte de renforcer la cohésion de groupe, oblige les employés à rivaliser de zèle pour faire bonne impression, et organise en réalité une restructuration interne dont certains feront les frais. “Sortie de famille” nous présente un homme, après son divorce et l’éloignement progressif de ses enfants, qui doit accepter la réalité de sa solitude. “Le Syndrome de Lies” raconte l’histoire d’une accro au shopping qui y devient du jour au lendemain violement allergique. “RH interne 5678” est une nouvelle d’inspiration quasi-kafkaïenne dans laquelle une employée tente vainement de s’adapter, non seulement à la restructuration de son entreprise, mais à celle de toute la société, qui semble avoir relégué l’humain au second plan. Dans “Signez là”, un homme subit un entretien d’évaluation qui va de mal en pis, jusqu’à ce qu’une  rencontre avec une de ses collègues le force à relativiser. “Interprète des oiseaux” voit sa narratrice retourner sur les lieux de son enfance après des années en Australie, pour y retrouver un endroit bétonné et gagné par la mondialisation, bien loin de ses souvenirs. “Zéoui le lanceur d’alerte” est l’histoire d’un “whistleblower” qui veut dénoncer un produit dangereux pour la santé utilisé par une entreprise de meubles discount et risque de payer une telle audace de sa vie…

Ce que j’ai apprécié particulièrement dans ce recueil de nouvelles, c’est que ses histoires forment un tout cohérent et savoureux, dont la qualité reste constante du début à la fin. Il y a même un lien entre la première et la dernière histoire, par le biais d’un personnage commun aux deux, comme si la boucle était ainsi bouclée. J’ai aimé chacune de ces histoires, qui s’articule autour du thème commun du délitement de notre société, et de ses différentes facettes, qu’Annik Mahaim pointe du doigt avec beaucoup de talent, une écriture à la fois précise et poétique et un humour parfois un peu grinçant. Elle dénonce la mondialisation et ses conséquences, les multinationales qui placent le profit avant l’employé, la déshumanisation croissante du travail et des relations, la société de surconsommation, la bétonisation des villes ou encore la solitude engendrée par la vie moderne. Chacun des personnages de ses nouvelles, confronté à une ou l’autre de ces conséquences, va devoir trouver les moyens de s’adapter pour survivre malgré tout, ou de se rebeller, si possible, afin de ne pas se retrouver broyé par le système.

Un beau recueil de nouvelles résolument au goût du jour, cohérent et avec un message fort, un signal d’alarme lancé contre le côté sombre de la vie moderne, et qui saura trouver écho en chaque lecteur et lectrice…

Pas de Souci!, aux Editions Plaisir de Lire.