[…] Le détective est le garant symbolique de l’ordre social. Le meurtre qui ouvre le roman a créé au sein de la communauté une situation de chaos, que l’enquêteur est chargé de désamorcer avant de rétablir l’harmonie initiale. Ce n’est pas un hasard si Poirot est un maniaque du rangement ou si le régime soviétique prohibait les histoires policières.
– J’entends bien, mais que faites-vous de la fonction naturaliste du roman? Tenez, quel est le taux national d’élucidation dans les affaires d’homicide?
– 80% en moyenne, 100% dans le cas de votre serviteur.
– Tant mieux pour vous. Vous conviendrez toutefois, je pense, qu’au nom d’un certain réalisme, un cinquième des romans policiers devraient se solder par la victoire de l’assassin.

Achille Dunot est un détective amnésique depuis un accident. Incapable de former de nouveaux souvenirs, il se réveille chaque matin en sachant qui il est, mais sans avoir le moindre souvenir de la veille ou des jours précédents. Pour pallier ce handicap particulièrement gênant dans sa profession, il tient un journal. Ces prémices nous rappellent un bestseller qui a fait couler beaucoup d’encre: Avant d’aller dormir, de S. J. Watson. Mais la comparaison s’arrête là…

Car l’Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet est avant tout un exercice de style. Achille Dunot a une admiration sans borne pour les romans d’Agatha Christie et notamment les énigmes résolues par Hercule Poirot. Comme son idole, il fait “travailler ses petites cellules grises”.  Dans le duel verbal qui l’oppose au principal suspect, Claude Brunet, les deux hommes s’échangent des arguments sur les mérites des techniques de déduction de Poirot dans tel ou tel roman, l’ingéniosité des divers meurtriers mis en travers de sa route, et les techniques de la grande dame du crime pour leurrer ses lecteurs….

Et on en arrive à l’écueil tant redouté: trop de métafiction (références plus ou moins subtiles à d’autres œuvres de fiction) tue la fiction. Je reproche souvent aux français de ne pas être, comme les anglo-saxons, de bons raconteurs d’histoires. L’auteur français souffre soit de nombrilisme aigu, soit de souci de faire du style (ce qu’on pourrait appeler du Flaubertisme ou l’habitude de “s’écouter” écrire…), soit du besoin d’écrire un roman à thèse, soit, comme Jean D’Ormesson, d’une admiration aiguë pour d’autres écrivains qui doit s’exprimer à tout prix… Antoine Bello semble quant à lui atteint de ces deux derniers maux.

L’Enquête est un hommage à Agatha Christie et un bon ouvrage didactique sur les règles du roman policier. Est-ce pour autant un bon polar? Non. On me répondra qu’Antoine Bello avait d’autres ambitions plus intelligentes que d’écrire un simple polar. Certes… Je rétorquerai en me référant à Paul Auster, qui a aussi joué avec les conventions du polar pour nous offrir La Trilogie new-yorkaise qui, à défaut d’un bon polar, est un vrai chef d’œuvre de littérature postmoderniste. Antoine Bello lui, ne nous laisse qu’un petit exercice de style amusant qui a perdu toute dimension romanesque. On a accusé Agatha Christie de verser dans la caricature avec ses personnages, ici on est dans la caricature de la caricature, et le plus désolant, c’est que c’était sans aucun doute l’effet recherché par l’auteur…

Note: 3/5