La Ballade de Lila K. est une histoire que j’aurais voulu aimer sans réserve, certainement parce que j’attendais avec impatience le deuxième roman de Blandine Le Callet depuis la lecture de l’excellent Une Pièce montée, mais je ne peux m’empêcher de constater que je reste sur ma faim…

La Ballade de Lila K. est l’histoire d’une enfant enlevée à sa mère pour suspicion de mauvais traitements. L’histoire se passe dans le futur, dans les années 2100, et Lila est conduite dans un centre qui la soignera et l’éduquera jusqu’à sa majorité où elle sera évaluée sur sa capacité à évoluer seule dans la société. Constamment surveillée, elle doit tenter de maîtriser ses tendances asociales, son intérêt pour les livres sur support papier (non censurés et remaniés comme leur contrepartie numérique) ou encore son dégoût pour la nourriture “saine”. Une obsession la fait tenir: celle de retrouver sa mère, dont on a tout fait pour effacer la trace…

Écrire un roman à la fois littéraire et d’anticipation, situé dans un monde dystopique, est un pari difficile à relever. Il existe quelques excellents romans qui l’on remporté avec brio, et à cause de cela, on ne peut s’empêcher de comparer. Il y a bien-sûr du 1984 dans cette société ultra contrôlée, où les caméras de surveillance sont partout, où on décide ce qui est sain pour les gens, et où l’on veut leur bien malgré eux. Il y a aussi, bien évidemment, le constat que l’on est en train de se diriger vers cette société-là… Est aussi reprise la thématique que l’on trouve dans Le Meilleur des Mondes d’Huxley, celle d’une sélection génétique in utero et de ses conséquences…. Il est inévitable d’être influencé par les maîtres du genre, mais je n’ai pu aussi m’empêcher de comparer ce roman à deux autres, plus récents: Le Dernier homme de Margaret Atwood (cf Oryx and Crake sur Discussing Books), et Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro (cf. Never Let Me Go sur Discussing Books), et malheureusement, La Ballade de Lila K. ne soutient pas la comparaison avec ces deux chef-d’œuvres. Je dirais qu’il se situe quelque part entre les deux, mais souffre de manquements par rapport à ces deux “modèles”, conscients ou inconscients…

Le Dernier Homme nous expose un monde, par bien des aspects différents de celui de Blandine Le Callet, mais où l’on retrouve aussi, par exemple, la population divisée entre une zone protégée pour l’élite et un no man’s land pour les défavorisés, ou encore les résultats assez effarants de manipulations génétiques (un peu comme dans le récent film Splice). Or ce qui était fascinant dans Le Dernier homme, c’est que Margaret Atwood nous décrivait ce monde cauchemardesque avec précision, elle l’avait pensé dans sa globalité, pour le plus grand plaisir (et effroi) du lecteur. Dans sa recherche elle s’était fondée sur des articles scientifiques pour rendre son monde dystopique le plus réaliste possible. Blandine le Callet, elle, nous laisse sur notre faim. Elle décide de ne pas décrire le monde, d’à peine l’évoquer, de nous le laisser deviner, entrevoir, par la voix unique de son personnage, Lila. Choix qui aurait pu être payant mais…

Auprès de moi toujours prend le parti, comme la Ballade de Lila K., d’une narration première personne pour nous montrer un monde différent du nôtre par bien des aspects. Ceci est un pari très risqué. Ne connaissant aucune autre réalité que la leur, les narrateurs ne prennent pas la peine de nous présenter leur monde, à nous d’en entrevoir la globalité à partir de leur perception limitée. Si ce choix a assuré le succès et l’originalité d’Auprès de moi toujours, il a été nettement moins heureux  pour Blandine le Callet. Loin des subtilités des personnages de Kazuo Ishiguro, Lila est une héroïne pour lequelle j’ai eu du mal à éprouver de l’empathie, sans doute parce que Le Callet n’a pas su trouver le bon dosage entre son statut de “surdouée, asociale, polytraumatisée” et sa capacité à user de sa sensibilité pour faire passer une histoire, un message, au lecteur. On ne peut se détacher de cette impression de rester à la surface des choses…  Les récits à la première personne sont les plus délicats à réussir, et certainement les meilleurs quand l’auteur relève le pari avec succès. À mon avis, Blandine le Callet a partiellement échoué. Mais peut-être n’aurais-je pas été si sévère si je n’avais pas lu les deux ouvrages avec lesquels je n’ai pas pu m’empêcher d’établir la comparaison, car ils étaient présent à mon esprit tout au long de la lecture….

À croire, décidemment, que depuis Barjavel, le roman d’anticipation a peine à trouver digne représentant au sein des écrivains francophones… Manque d’imagination, d’audace, ou la faute à la réticence des auteurs français à être, simplement et sans autre ambition, ce que savent être les anglo-saxons: de bons raconteurs d’histoire?

Note: 3,5/5