Si sa mère revenait un jour et lui disait de terminer son lait, songea-t-elle tandis que la page commençait à être floue, elle terminerait son lait. Elle se brosserait les dents sans qu’on le lui demande et cesserait de pleurer quand le médecin lui ferait des piqûres. Elle s’endormirait à la seconde où sa mère éteindrait la lumière, Elle ne tomberait plus jamais malade. Elle ferait tout ce que sa mère lui demanderait. Tout ce qu’elle voudrait.

Coup de coeur pour ce premier roman de Celeste Ng…

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit commence avec la disparition de Lydia Lee, élève modèle destinée à un grand avenir, fierté de ses parents. Aucun suspense sur son sort, puisque la première phrase du roman annonce la couleur: “Lydia est morte”.

Publié d’abord aux Editions Sonatines (une valeur sûre!), Tout ce qu’on ne s’est jamais dit n’est pourtant pas un polar. Si le lecteur espère une enquête, celle qu’il va trouver sera très périphérique, et s’il recherche un coupable au sens traditionnel du terme, il risque d’être déçu. Mais Tout ce qu’on ne s’est jamais dit est bien plus que cela. C’est une plongée dans la vie d’une famille de l’Ohio, en 1977. Une famille dont on commence vite à percevoir les lignes de tension, les relations complexes et destructrices qui relient tous ses membres.

James Lee, le père, est le fils d’un couple d’immigrés chinois. Grâce à son intelligence et son travail, il a réussi, enfant, à obtenir une bourse dans une école prestigieuse où il était le seul enfant de couleur. Toute sa vie, il a essayé de s’intégrer. Enfant solitaire, honteux de ses parents employés comme homme et femme à tout faire dans l’école qui l’a accepté, il a l’obsession de ressembler aux autres et d’être populaire. Devenu professeur, il enseigne un cours sur “le cowboy dans la culture américaine”. Quel meilleur moyen pour montrer qu’il est 100% américain?

Sa femme, Marilyn, a eu une mère correspondant en tout point au cliché de la ménagère des années cinquante. Une femme qui se maquille et s’apprête avant le repas, et qui pense que le rôle d’une femme est de préparer une bonne tarte pour satisfaire son mari, même si celui-ci l’a abandonné depuis bien longtemps avec sa fille à élever. Marilyn ne veut pas de cette vie-là. Elle étudie pour devenir médecin et ne pas dépendre d’un homme. Jusqu’au jour où elle tombe amoureuse de James et se retrouve enceinte, devenant rapidement la femme qu’elle a toujours voulu éviter d’être.

Ce sont sur leur trois enfants que James et Marilyn vont alors projeter leurs frustrations. Sur l’ainé, Nath, un gentil garçon féru de conquête spatiale et d’astronomie et destiné à Harvard, mais qui déçoit James par son manque de popularité. Il renvoie à son père l’image de ce qu’il a été enfant et ce dernier ne le supporte pas. Pour sa mère, il est un homme et elle ne peut donc pas projeter ses rêves de femme ambitieuse sur lui. Et c’est alors Lydia, la deuxième, qui va cristalliser tous les espoirs du couple. À la fois les rêves de popularité du père et les ambitions professionnelles de la mère. Et Lydia, qui veut avant tout être aimée, supporte cette pression qui monte à mesure qu’elle grandit et doit lutter quotidiennement pour être à la hauteur de tout ce qu’on attend d’elle…

Le personnage le plus poignant du livre est sans doute Hannah, la cadette, ignorée de tous. Ignorée de ses parents dont toute l’attention est focalisée sur Lydia, et ignorée de ses frères et soeurs qui ont fait front ensemble pour résister l’un au trop d’ignorance et l’autre au trop d’attention parentale. Hannah, qui a l’habitude de se faire discrète pour ne pas gêner…

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit n’est pas un polar mais c’est pourtant un roman au suspense insoutenable, que j’ai lu presque d’une traite. Les personnages sonnent juste, on les aime et on les déteste tour à tour, on éprouve empathie et pitié pour eux, et on regarde se dérouler cette histoire dont on connaît l’issue avec fascination et effroi. C’est un roman subtil , un roman psychologique qui aborde les sujets de l’intégration ou de la pression familiale avec intelligence et finesse. Il m’a un peu rappelé Petite Soeur, mon amour de Joyce Carol Oates, la fiction inspirée par la vie et la mort de la petite JonBenet Ramsey. Dans les deux cas, on y montre les dégâts de l’ambition frustrée d’un parent lorsqu’elle se reporte sur un enfant.

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit est un excellent moment de lecture que je ne peux que conseiller vivement.