Il regardait au-dessous de lui dans le gris de la lune les toits serrés les uns contre les autres, n’en faisant plus qu’un; et dessous les gens étaient ensemble et dormaient en tranquillité. Pendant ce temps, lui était sous la terre, où était en haut dans les airs: est-ce que c’est ça, la liberté? Pas de milieu pour lui: or voilà que la liberté est peut-être dans le milieu; c’est ce qu’il se disait aussi. Assis sous la lune grise avec des pointes de montagnes blanches de tous les côtés; – et, nous, on est condamnés à être tout là-haut, comme il voit, levant la tête, ou bien (il baisse la tête) là en bas, au-dessous des ruines de la tour qu’il voit. Sous la terre comme la taupe, dans les airs comme l’aigle. Un homme, s’est-il dit alors, est-ce que ce n’est pas fait plutôt pour être couché sous un toit, entre les étoiles et la terre, dans un lit: un homme, c’est fait pour vivre avec les autres hommes, ou quoi? Et pour avoir un peu de bien, une bête ou deux, une vigne. Ou quoi? Et une femme.

Farinet ou la fausse Monnaie aurait pu s’intituler Farinet ou la Liberté. Ramuz a fait de la vie du faux-monnayeur valaisan un hymne à cette liberté, et ce sont ses modalités mêmes qui sont au coeur du dilemme de Farinet: trouvera-t-il sa liberté en rebelle, au grand air, entouré des montagnes aussi majestueuses qu’ingrates, ou en vivant paisiblement au milieu de ses semblables?
Fils de contrebandier, Farinet a été élevé dans le non-respect des lois et a appris très tôt à aimer les montagnes valaisannes qu’il connaît comme le fond de sa poche, et auxquelles il rend hommage:

A présent, je vous connais mieux, parce qu’on se rapproche de chez nous, avec le Pigne d’Arolle, la Ruinette, les Combin, le Vélan, puis les Jorasses, le Mont Dolent; puis là encore ce nid, cette poche à cristaux, c’est toutes les Aiguilles: la Verte, la Rouge, celle d’Argentière, celle du Dru, celle du Tour; et cette fois, j’y suis, parce qu’on est chez nous…
C’était juste en face de lui, ou presque. "Ah! je vous connais bien disait-il, mais, vous, me reconnaissez-vous?…

Au-dessus du village de Mièges, Farinet fabrique de la fausse monnaie avec l’or qu’il recueille lui-même dans les montagnes. Sorte de Robin des Bois des Alpes valaisannes, il est l’objet de l’admiration des villageois à qui il distribue ses pièces généreusement, mais il est aussi la bête noire des représentants de l’ordre, qui tentent de lui faire payer sa dette à la société.
Ramuz, dans la langue simple et rugueuse qui est celle des gens de la montagne, retrace le parcours de Farinet, ses deux évasions consécutives, des geôles italiennes puis du pénitencier de Sion, sa fuite toujours plus haut dans les montagnes ou toujours plus profond dans les grottes.
Pour cet éternel fugitif, un espoir de changement, de rachat aux yeux de la société s’esquisse dans le personnage d’une jeune fille aimée, mais comme au théâtre, les rouages de la tragédie sont déjà en marche; il faudra que le triste destin de Farinet s’accomplisse…

Farinet a existé, il est, pour certains valaisans, resté une légende, un symbole.
On trouve, dans le village de Saillon, en Valais, un lieu qui lui est consacré, une statue sur la place du village, un sentier "initiatique" qui mène en haut d’une colline sur laquelle est plantée "la vigne à Farinet".

Note: 3/5