Dans les Coulisses du roman, recueil d’essais, est remarquable principalement pour le premier de ces essais: “L’Année Henry James”, qui est un document inestimable, dans la mesure où David Lodge y raconte tout ce qui entoure “la genèse, la composition et la réception” de l’un de ses romans récents: L’auteur! l’auteur! Habituellement, un roman s’accompagne rarement de tels documents et celui qui veut l’interpréter est livré à lui-même pour cette tâche et ne dispose pour tout outil que du texte brut. Il y a quelques exceptions à cette règle, on pense notamment au cahier des charges de La Vie, Mode d’Emploi, de George Perec, qui explique les contraintes que ce membre d’Oulipo s’était fixées pour composer ce chef d’œuvre de la littérature contemporaine. On pense également à l’Apostille au Nom de la Rose, dans lequel Umberto Eco explique pourquoi et pour qui il a écrit Le Nom de la Rose, et de quelle manière on peut/doit le lire. (L’un des essais figurant dans ce recueil concerne d’ailleurs Le Nom de la Rose et son Apostille, prouvant que le choix des essais mis ensemble sous le titre de Dans les coulisses du roman n’est pas fortuit).

David Lodge explique la genèse, la composition et la réception de son roman pour des motifs un peu différents. En effet, il ne veut pas nous suggérer une interprétation de son texte, bien qu’il nous explique dans quelle perspective il a écrit son histoire, ou comment l’idée lui est venue, ou encore les différentes étapes de sa rédaction, mais surtout, il nous compte une anecdote, amusante pour le lecteur mais plutôt malencontreuse pour l’auteur; celle d’un mauvais timing. En effet, l’année ou David Lodge publiait son roman biographique sur Henry James, paraissaient quatre livres dans lesquels l’écrivain Henry James tenait une place prépondérante, dont un, en particulier, était également un roman biographique sur l’écrivain. Manque de chance pour David Lodge, cet ouvrage, Le Maître de Colm Toibin, parut avant L’auteur! l’auteur! éclipsant quelque peu l’importance que ce dernier aurait pu avoir s’il était paru d’abord ou simultanément. En lisant cette histoire, j’étais partagée entre deux sentiments: une grande compassion pour quelqu’un qui a passé tellement de temps en recherches, rédaction, et angoisses autour d’un projet pour se retrouver coiffé au poteau par un rival. D’un autre côté, je ne pouvais m’empêcher de penser que David Lodge était mal placé pour se plaindre, lui qui est un auteur reconnu, et vivant probablement bien de sa plume. Qu’importait après tout qu’il n’ait pas été présélectionné pour le Booker? Il y a des choses bien plus graves dans la vie après tout… Je plaignais plutôt le pauvre auteur débutant, évoqué par Lodge, d’un cinquième roman sur Henry James, et qui, lui, ne fut jamais publié et dont les efforts furent réduits à néant…

Dans un deuxième temps, je comprenais mieux la fine démarche de l’auteur et la vraie motivation derrière cet apitoiement sur soi: David Lodge allait jusqu’à se comparer à un personnage d’Henry James, équivalent toute l’aventure à un drame jamesien, quand de toute  évidence, l’anecdote dans son entier me rappelait irrésistiblement une histoire et des personnages de roman, certes, mais de roman signé David Lodge (quel “tout petit monde” dans lequel cinq personnes ont la même idée en même temps et se croisent au fil des années, par coïncidence…). Je ne soupçonnais pas Lodge d’affabuler, loin de là, mais celui d’apporter un démenti au grand principe selon lequel une fois son roman publié, l’auteur n’a plus aucun contrôle sur son “bébé”, qui appartient à présent au public. Après tout, j’avais vu l’exemple contraire avec Stephen King… J’avais lu presque tout Stephen King, mais me refusais à entamer son grand opus, La Tour Sombre, sous prétexte qu’il avait mis tant de temps à le finir et que je ne me sentais pas le courage de m’attaquer à ces sept énormes volumes dont le thème, à priori, ne m’attirait pas. Mais à force de lire d’autres romans de Stephen King, de voir des allusions à la Tour Sombre dans ses autres romans (intertextualité), des plaidoyers aux lecteurs dans ses préfaces pour que ceux-ci lisent cette série qui lui tenait tellement à cœur, et même un teaser sous forme d’une nouvelle concernant le monde de la Tour Sombre et son personnage principal Roland, je cédais, et lus La Tour Sombre, de la première à la dernière ligne, ce que je n’ai jamais regretté…

C’est exactement la même chose que se passe ici: en racontant les circonstances de l’écriture de son roman, et en révélant comment il s’est fait malheureusement doubler par son rival littéraire Toibin, Lodge n’est pas pathétique comme un personnage de ses romans: il change tout simplement le destin de la réception de son œuvre précédente. C’est un projet qui de toute évidence lui tient à cœur, complètement différent de ses autres romans, et il ne va pas se rendre à la fatalité d’un simple hasard qui a fait du roman de Toiben un roman acclamé et du sien un roman moins remarqué. Il se battra jusqu’au bout pour son  “bébé”. Et devinez quoi? ça marche… Car je suis en train de lire en ce moment L’Auteur, l’auteur, et y prend beaucoup de plaisir… Et quand Lodge prétend ne pas avoir voulu lire le livre de son rival, pour ne pas se faire de mal, je n’y crois pas une seconde. À mon avis, Lodge l’a lu, et est convaincu de l’égalité ou de la supériorité de son propre roman, sans quoi il n’aurait jamais eu l’assurance que révèle son essai. Il se trouve qu’il y a quelque temps, avant d’avoir entendu parler de l’essai de Lodge, j’ai acheté Le Maître (poussée par le retentissement médiatique qu’il a eu, et par mon propre intérêt pour l’écrivain James, et le privilégiant pour les mêmes raisons au roman de Lodge) et que je l’ai abandonné après un chapitre, bien qu’intéressée par ce que j’avais lu. Maintenant je suis motivée à comparer les deux romans et à étudier leurs mérites respectifs. Car, effet pervers de son essai, je suis sûre que Lodge a autant fait de publicité à Toibin qu’à lui-même. Mais ceci, je pense, ne le dérange pas, dans la mesure où il parvient à convaincre le lecteur de juger par lui-même, et non pas en se fiant aux récompenses littéraires ou à l’absence de ces mêmes récompenses. Un auteur sûr de la qualité de son œuvre ne va pas baisser les bras devant un manque de chance et un mauvais timing…

Les autres essais présentés dans ce recueil offrent surtout un intérêt à ceux que la critique littéraire interpelle, et peut être moins pour le grand public. Personnellement, je les ai trouvés très intéressants, notamment celui qui portait sur un ouvrage que je connaissais bien; l’essai sur Daisy Miller de Henry James, qui compare les deux versions du texte rédigées par James (je n’en avais lu qu’une) ou celui sur Les Scènes de la vie de Clergé de George Eliot, qui m’a convaincu de découvrir prochainement ces trois nouvelles, que je ne connais pas. J’ai également lu avec intérêt la critique portant sur Le Nom de la Rose, qui n’apporte pas beaucoup plus que l’Apostille écrite par Eco lui-même mais qui est intéressante néanmoins pour qui veut percer le sens de cet énigmatique et complexe roman. L’essai sur les meilleurs romanciers de la nouvelle génération montre que les critères de ceux qui sélectionnent ces “meilleurs” sont forcément biaisés, et que ceux qui sont élus “meilleurs” un jour ne mériteront pas forcément leur place au panthéon des grands écrivains. D’autres essais sont présents (sur Graham Greene, H. G. Wells, Nabokov ou encore Coetzee), et trouveront des échos différents selon que le lecteur s’intéresse ou non à ces auteurs. Dans tous les cas, l’amour de la littérature dont fait preuve David Lodge est contagieux, et il donne l’envie de découvrir les auteurs que l’on ne connaît pas et de redécouvrir les autres…

Dans les coulisses du roman est un témoignage très intéressant, pour qui s’est un jour intéressé au travail de l’écrivain, à la promotion de son œuvre, bref, à tout ce qu’on ne voit pas, et qu’on ne s’imagine pas toujours…

Note: 4/5