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L’écriture me met à nu, détruit une à une mes barrières de protection, défait en silence mon propre périmètre de sécurité. Fallait-il que je me sente heureuse et forte et assurée pour me lancer dans une pareille aventure, que j’aie le sentiment d’avoir de la marge, pour mettre ainsi à l’épreuve, comme si besoin en était, ma capacité de résistance.

Rien ne s’oppose à la nuit (titre tiré de la chanson d’Alain Bashung, Osez Joséphine), est le récit que Delphine de Vigan consacre à sa mère, Lucile, une femme atteinte de troubles bipolaires, qui finira par se suicider, à l’âge de 61 ans.

Delphine de Vigan remonte aux probables sources du mal, de la folie, en évoquant sa famille: George, son grand-père, un homme complexe, à la force vitale extraordinaire et au verbe assassin, sur qui le soupçon d’inceste plane, Liane la grand-mère, pieuse et joyeuse, douce et sportive, aimante mais blessée par les cruautés de l’existence, Lucile, l’enfant mystérieuse et solitaire et ses nombreux frères et soeurs: Lisbeth, l’aînée, Barthélémy, l’enfant terrible, Justine, la rebelle, Violette, la conciliante, Tom, trisomique mais champion sportif et les trois garçons trop tôt disparus, chacun dans des circonstances tragiques: Antonin, Jean-Marc l’enfant adopté et Milo.

Au travers de ses drames et ses bonheurs, Delphine de Vigan évoque sa famille, ses malédictions, les lignes de failles qui courent d’une génération à l’autre, l’alcoolisme, la dépression, la bipolarité, la propension au suicide mais aussi la joie de vivre, le sens de la fête et de l’accueil, et la sagesse, parfois, de ne pas trop se prendre au sérieux.

J’ai longtemps hésité à lire ce récit, qui n’est pas une fiction. Je fuis d’habitude un certain genre d’auteurs français, ceux qui se racontent ou racontent leur famille, préférant en général la littérature anglo-saxonne, celle des raconteurs d’histoires. Je comprends la nécessité de s’inspirer de ce que l’on connaît, de puiser dans ses propres expériences pour créer, mais j’aime la pudeur des auteurs anglo-saxons qu’une certaine tradition littéraire et sans doute aussi l’inclination personnelle pousse à recouvrir la réalité brute de masques, des habits de la fiction. Je n’aime pas, en général, les étalages de linge sale. Je ne comprends pas la nécessité des grands déballages publics, des règlements de comptes. C’est pourquoi je ne lis pas certains auteurs…

Pourtant j’ai fait exception avec ce roman, et pendant la lecture, j’ai été longtemps partagée entre admiration devant le courage de l’auteur qui dévoile ses démons et ceux de sa famille, et malaise devant cet étalage. Heureusement ici, l’admiration a gagné, je me suis laissée convaincre par la force du récit, par la fascination qu’il exerce sur le lecteur. Delphine de Vigan s’est livrée à un exercice très périlleux dont elle s’est sortie avec brio.

J’ai aimé la façon dont elle a alterné les passages purement narratifs, où elle raconte, d’abord, l’enfance de sa mère, au travers des témoignages des frères et soeurs de celle-ci, et ensuite, sa descente dans la folie, dont, en tant que fille ainée, elle a été aux premières loges, et les passages où elle questionne la fiabilité des témoignages qui parfois se contredisent, où elle constate les défaillances de la mémoire, et la réécriture involontaire mais inévitable que l’on fait de sa propre vie, sans doute pour la rendre plus supportable. Elle y discute aussi les limites de l’écriture, aussi bien pour exorciser les événements, qu’en tant que recherche de vérité absolue:

L’écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire.

Finalement, Delphine de Vigan a réussi le tour de force de montrer les zones de lumière dans une bien sombre maladie, et l’impression que l’on a de Lucile est finalement celle d’une femme assez forte malgré tout, qui a réussi à se sortir plusieurs fois de situations assez désespérées, même si elle perd à la fin (mais de toutes façons, on perd tous à la fin…).

En conclusion, on reste avec l’impression du portrait d’une femme plutôt lumineuse malgré sa part d’ombre, ou, justement, par contraste avec celle-ci, et dont l’histoire nous laisse penser que, malgré le titre, la nuit n’a peut-être pas tout à fait gagné la bataille…