J’ai lu ce livre il y a une dizaine d’années, et bien qu’en ayant gardé un excellent souvenir, j’aurais été bien incapable de le résumer. Je ne me souvenais que de l’ambiance, claustrophobe et érudite. J’ai donc fais une chose que je fais rarement, devant le nombre de livres pas encore lus qui attendent sur mes étagères (et que je continue, malgré tout, à accumuler…): je l’ai relu.

Richard Papen, jeune étudiant d’un milieu modeste qui s’ennuie dans une petite ville de Californie, se laisse tenter par la brochure d’une université du Vermont. Contre l’avis de ses parents, il s’inscrit et réussit à obtenir une bourse. Dès le départ, Richard est intrigué par un groupe d’étudiants se tenant à l’écart des autres, qui pratiquent le raffinement vestimentaire et snobent les fêtes d’étudiants, y préférant les joutes intellectuelles: ce sont les élèves privilégiés de Julian Morrow, qui enseigne le Grec classique à un groupe restreint sélectionné par lui. On fait vite comprendre à Richard qu’il n’a aucune chance d’être accepté dans la classe de Julian, alors qu’il a déjà étudié deux ans de grec. Mais un jour, par chance, il se fait remarquer par deux de ces étudiants en leur soufflant une idée de traduction. À partir de là, les choses s’enchaînent très vite et Richard fait bientôt partie intégrante du cercle d’élus. Gêné de ses origines, il se fait passer pour un riche californien auprès de ses camarades qui sont tous de milieux aisés et se laisse entraîner dans des virées dans des restaurants de luxe et des weekends dans la somptueuse demeure de campagne de Francis. Il est fasciné par ses camarades: Francis, à l’élégance efféminée, les harmonieux jumeaux Charles et Camilla, Bunny, le joyeux drille et enfin le mystérieux Henry, qui a l’air d’être le meneur de la bande. Mais rien n’est ce qu’il paraît, et bientôt, l’ambiance change et Richard sent qu’on lui fait des cachotteries…

Disons le tout de suite, Le Maître des Illusions, avec ses 700 pages, n’est pas pour les amateurs de romans où l’action rebondit à chaque page. Il est la lente progression vers les noirceurs de la psyché, la désintégration des valeurs morales et de tous les repères. Il montre comment ces étudiants, élitistes, sûrs d’eux et de leur supériorité, se coupent peu à peu de la réalité pour laisser libre cours à leurs instincts les plus primitifs, sous couvert d’expériences dionysiaques. Mais, attention, on est loin de la prose sanguinolente d’un Jean-Christophe Grangé. Ici tout est suggéré, avec beaucoup de sobriété, et l’on ne lève que le coin du voile sur l’horreur perpétrée. Ce roman, qui rappelle beaucoup l’univers de Ruth Rendell (et notamment son excellent L’Eté de Trapellune, en anglais A Fatal Inversion), en se focalisant sur quelques personnages, assez perturbés à la base, et dont l’interaction et l’isolement par rapport au monde extérieur provoque une combinaison potentiellement explosive, est un chef d’œuvre de suspense psychologique. Le pire, c’est que Donna Tartt, en nous dévoilant le cœur des événements petit à petit, du point de vue de Richard, le plus “normal” de la bande, réussit à nous troubler l’esprit au point de nous faire oublier, au détour des justifications du narrateur, la gravité des faits. Et on se surprend, tant l’auteur est habile et arrive à nous ensorceler par sa prose et à nous couper du monde réel, à éprouver par moments une certaine sympathie pour ces personnages pourtant si monstrueux…

Un roman envoutant et diabolique, qui gagne probablement à être lu en anglais…

Note: 4,5/5