Depuis La Femme du Ve et Quitter le monde (Leaving the world), je trouvais Douglas Kennedy en sérieuse perte de vitesse. La Femme du Ve, qui démarrait si bien, tourne en élucubrations fantastiques décevantes de la part de Kennedy, et Quitter le monde est un patchwork de ses précédentes réussites littéraires, mais ne présente rien d’original. Si Cet Instant-là prend aussi une route totalement différente des romans qui ont fait la célébrité de Douglas Kennedy (Rien ne va plus ou L’Homme qui voulait vivre sa vie), et, s’il est sans aucun doute le roman le plus personnel de l’auteur, comme l’a signalé François Busnel dans “La Grande librairie”, il renoue cependant, à mon avis, avec le Douglas Kennedy qu’on aime…

Thomas Nesbitt est écrivain, pas de romans, mais de récits de voyages. Au début du récit, il vient de divorcer d’une femme qu’il n’a jamais réellement aimée, et la seule personne proche de lui est sa fille étudiante. Il reçoit tout à coup un paquet qui lui renvoie le passé à la figure, un passé qu’il aurait bien oublier pour toujours.

Thomas a  vécu une enfance solitaire, entre deux parents qui se déchiraient, avec peu d’amis, passant son temps libre dans les bibliothèques et les cinémas. Jeune adulte, il est sans attaches et  fuit les relations sentimentales dès qu’elles deviennent sérieuses. Auteur d’un livre de voyage sur l’Egypte qui connaît un relativement bon succès pour un premier livre, il reçoit une avance pour aller à Berlin-Ouest et y puiser l’inspiration pour un nouvel opus. Nous sommes en 1984. Sa carrière naissante est l’alibi parfait pour sa fuite en avant. Grâce à ses relations, il parvient à trouver un travail de chroniqueur pour une radio de propagande occidentale qui émet à l’est du mur. Il découvre une ville schizophrène, à deux visages, dont l’un, l’ouest, et en particulier le quartier de Kreuzberg, est un quartier multiculturel où des gens marginaux, comme lui, ont “quitté le monde” et vivent leur vie en fuyant leur passé et sans rendre de comptes à personne, et de l’autre côté du mur, à Berlin-Est, la vie est policée, et, si les gens peuvent aussi vivre leur vie, c’est dans les cadres stricts fixés par le parti communiste et avec la peur de l’omniprésente et omnisciente Stasi… À la radio, Thomas rencontre Petra, une jeune femme aux yeux tristes, qui a vécu la majeure partie de sa vie à l’est, et qui cache un douloureux secret…

Cet Instant-là est d’abord l’histoire de cette ville à deux visages et des personnalités originales qui l’habitent. Fidèle à son passé d’écrivain de récits de voyage, Douglas Kennedy évoque avec talent le Berlin du mur de la honte, ses caractéristiques, et ses contradictions. Des lecteurs ont remarqué que pas grand chose ne se passe pendant les 200 premières pages, mais personnellement cela ne pas dérangé. J’ai aimé découvrir Berlin, une ville que je ne connais pas, par les yeux d’un narrateur en fuite de lui-même…

Mais Cet Instant-là est aussi une histoire d’amour contrariée par les évènements de la Grande Histoire. Car si le narrateur, Thomas a beaucoup de culpabilité par rapport à la manière dont tournent les choses, déclarant qu’on est plus en contrôle de son destin que ce que l’on croit (ayant lu le livre en anglais, je ne vais pas m’aventurer à des citations exactes qui ne seraient que des traductions approximatives…), les évènements le contredisent un peu. En focalisant sur “cet instant-là”, ce moment qui aurait pu tout changer, le narrateur oublie la réalité que le lecteur aura comprise (ou pas, je n’ai relevé cette contradiction nulle part ailleurs…). N’est-ce pas finalement Stan qui a raison, son ami américain qui lui demande de ne pas se blâmer, car lui et Pétra sont des pions dans un jeu qui les dépasse?  Car la machination qui les emporte est mise en place bien avant que le narrateur ne prenne la décision qui finalement n’en est pas une, ou du moins une décision qui n’aurait probablement rien changé à “cet instant-là”… Douglas Kennedy l’oublie-t-il quand il donne à son roman un titre qui laisse penser que tout change, à cet instant, à cause de ce choix, ou veut-il simplement nous montrer que c’est ce que le narrateur ressent, en dépit de son peu d’influence sur une histoire qui suivait déjà son cours, en dehors de son contrôle? J’avoue que je me suis posée la question, et me la pose encore…

Mais peu importe, “Cet Instant-là” est un livre sur les occasions manquées, sur les chemins non empruntés, et sur les regrets qu’on n’arrive pas à oublier, malgré le temps qui passe. Un sujet banal, certes, mais qui, grâce à la plume de Douglas Kennedy, et aussi au contexte, peu exploité en littérature (ou du moins récemment), d’une ville divisée géographiquement et politiquement, devient très original.  Un très bon moment de lecture…

Note: 4/5