Troisième roman de la série des Rougon-Macquart, Le Ventre de Paris a pour personnage principal Florent, évadé du bagne de Cayenne où il avait été envoyé après les événements du 2 décembre 1851. Florent, un idéaliste qui n’avait participé aux émeutes que de manière pacifiste, se retrouve pourtant arrêté et déporté. Des années plus tard, il a réussi à s’évader et revient. Aux portes de Paris, épuisé, il s’évanouit et se fait porter secours par Madame François, une femme de la campagne qui vient vendre les légumes de son jardin aux Halles. Là Florent, ébahi, découvre une nouveauté, les pavillons immenses des halles, structures de métal qui abritent les plus grande quantités de nourritures qu’il n’a jamais pu imaginer, lui qui n’a rien mangé depuis trois jours. Très vite la métaphore centrale se met en place, les halles deviennent un ventre, dans lequel toute la nourriture de Paris circule. Arrivées de charrettes pleines le matin, écoulement régulier de vivres aux bras de ceux qui ont payé leur part, et aussi déchets le soir, de ce qui reste des transactions de la journée. Dans ce tohu-bohu de bruits, d’odeurs et de couleurs, le frêle Florent ne fait pas le poids, et se retrouve bientôt balloté de droite à gauche, ("Il ne tenta plus de lutter, il était repris par les halles, le flot le ramenait") faisant lui-même les frais du processus de digestion de cet énorme ventre ("Paris mâchait les bouchées à ses deux millions d’habitants. C’était comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans toutes les veines. Bruit de mâchoires colossales, vacarme fait du tapage de l’approvisionnement, […]), finissant en rejet de cette immense mécanique (Florent se heurtait à mille obstacles […]; il glissait sur les lits épais d’épluchures et de trognons qui couvraient la chaussée, il étouffait dans l’odeur puissante des feuilles écrasées. Alors, stupide, il s’arrêta. il s’abandonna aux poussées des uns, aux injures des autres; il ne fut plus qu’une chose battue, roulée, au fond de la mer montante), et préfigurant déjà le sort qui l’attend au milieu de ses semblables humains.

Sa famille, ce sont son frère, Quenu, qu’il a élevé après la mort de leur mère, et la femme de celui-ci, la belle Lisa. Lisa et Quenu tiennent une charcuterie luxueuse, en face des Halles centrales. Quenu avait commencé dans la charcuterie de son oncle, où avait déjà été engagée une fille des Macquart, Lisa, et tous deux ont récupéré l’argent de l’héritage pour réaliser leur rêve d’une charcuterie proprette et prospère. Lisa et Quenu, comme Lisa aime bien le souligner, sont des bourgeois "honnêtes". D’ailleurs, quand Florent se présente chez eux, Lisa est prête à lui verser immédiatement la part de l’héritage qui lui revient, mais Florent refuse, disant ne pas en avoir besoin. Quenu, qui rechignait à se séparer de la moitié de son magot, est partagé entre le soulagement et la culpabilité. Finalement, Florent accepte l’hospitalité de son frère, et une chambre, il partage leurs repas, et ne fait pas grand chose d’autre, que de participer à des débats politiques le soir dans un bistrot voisin avec Gavard, un vendeur de volailles aux Halles vivant de ses rentes mais ayant des idées révolutionnaires.

Lisa est vite irritée par la présence oisive de son beau-frère. Par l’entremise de Gavard, qui pense ainsi faire un pied-de-nez au gouvernement, elle lui trouve un travail comme inspecteur des marées. Il refuse d’abord, puis accepte, craignant au fond cette belle-sœur au caractère si doux mais qui a l’air de le juger tout le temps. Se heurtant d’abord à la haine des poissonnières qui se méfient du nouveau venu, Florent, juste et patient, conquiert peu à peu la belle Normande, rivale de Lisa, en donnant des cours privés à son fils, et par la suite, l’ensemble de ses consœurs. La Normande aimerait même en faire son amant, mais Florent, en vrai maigre, est rebuté par ses rondeurs. Florent craint par dessus tout la contamination de ce milieu qui n’est pas le sien. On le sait, chez Zola, l’influence de l’hérédité d’une part, et du milieu d’autre part, est cruciale pour l’évolution de l’individu. Parfois excessif (on se rappelle ses notions de génétique souvent erronées dans le Docteur Pascal, le dernier volume de la série des Rougon-Macquart), Zola évoque la contamination du milieu sur l’individu lorsqu’il montre Florent prêt à abandonner ses idéaux pour accepter un poste de fonctionnaire: "Une plénitude envahissait Florent, il était comme pénétré par cette odeur de la cuisine, qui le nourrissait de toute la nourriture dont l’air était chargé; il glissait à la lâcheté heureuse de cette digestion continue du milieu gras où il vivait depuis quinze jours. C’était, à fleur de peau, mille chatouillements de graisse naissante, un lent envahissement de l’être entier, une douceur molle et boutiquière. À cette heure avancée de la nuit, dans la chaleur de cette pièce, ses âpretés, ses volontés se fondaient en lui; il se sentait si alangui par cette soirée calme, par les parfums du boudin et du saindoux, par cette grosse Pauline (qui est la fille de Lisa et Quenu) assise sur ses genoux, qu’il se surprit à vouloir passer d’autres soirées semblables, des soirées sans fin, qui l’engraisseraient"

Car Le Ventre de Paris, c’est le combat entre les gros et les maigres, les gros étant les bourgeois satisfaits, rendus gras et somnolents par l’excès de bonne chère, contents au fond du gouvernement et de leurs avantages de nantis. Les maigres sont les révolutionnaires, les socialistes, ceux qui veulent renverser le pouvoir en place. Au delà de cette opposition de base, il y a bien sur les faux gros, comme Gavard, qui, bien que riche et bien nourri, aime à brasser des idées de coups d’états ou encore les faux maigres, comme Mlle Saget, une vieille fille sèche, avare et acariâtre qui vit pour le plaisir de colporter des ragots. C’est cette solidarité des gros, menacés par la simple présence de Florent le maigre parmi eux, qui le conduira une seconde fois à sa perte. Lorsque Lisa ira finalement le dénoncer aux autorités, elle s’apercevra que d’autres l’ont précédée, auteurs de lettres anonymes dont elle reconnaît sans peine l’écriture.

La particularité de Zola, c’est également sa manière de décrire son environnement, rendant parfois l’objet sujet de son roman. Ainsi que le magasin Au Bonheur des Dames devient le sujet central du roman éponyme, les Halles, et en général la nourriture, prennent une place prépondérante dans Le Ventre de Paris. Zola s’en sert pour souligner les scènes clés de ses personnages: ainsi, les halles débordantes de nourriture contrastent avec l’estomac vide de Florent, le sang brassé pour la confection du boudin fait écho au récit de celui qui fut versé par un compagnon d’infortune de Florent, dévoré par les crabes après son évasion de Cayenne, et la symphonie des fromages, exhalant leurs odeurs, illustre les paroles sorties des bouches malveillantes des commères des Halles.

Si j’ai culpabilisé un moment de me sentir parfois saliver, au lieu de me sentir écœurée par cette débauche de nourriture, je soupçonnais chez l’auteur des mots provoquant cette salivation involontaire, derrière son mépris pour les boudins gras et les fromages puants, un amour mal dissimulé pour la bonne chère, et je fus satisfaite de constater que mon instinct ne me trompais pas. Dans les notes qui suivent le roman (collection folio classique), il est précisé que Zola était un bon vivant, plutôt bien en chair. Un faux gros comme Gavard? (dont le nom n’est sûrement pas anodin), un gros mangeur culpabilisant? Peut être… Mais s’il faut chercher la présence d’un représentant de l’auteur dans le texte, il faut surtout s’arrêter sur Claude Lantier (qui sera le personnage principal de  L’Oeuvre), le peintre naturaliste, qui veut représenter la réalité telle qu’elle est, dans toute sa laideur et toute sa splendeur, et qui cherche à peindre le tableau idéal, sans jamais y parvenir d’ailleurs. C’est à Claude, neveu de Lisa qui se prend d’affection pour Florent dès le début, que reviendra la conclusion de cette histoire: "Quels gredins que les honnêtes gens!"

Du grand Zola comme on l’aime, au verbe truculent et aux opinions bien tranchées…

Note: 5/5