Le Nom de la Rose d’Umberto Eco a lancé la vogue des nombreux romans "érudits" qui ont suivi. Ecrivains de toutes nationalités (la française Eliette Abécassis, le Canadien Ross King, l’anglais Iain Pears et l’espagnol Arturo Pérez-Reverte parmi d’autres) ont marché sur les traces du professeur de sémiotique italien avec des résultats plus ou moins satisfaisants. Et voici qu’en 2001 le suisse Etienne Barilier vient apporter sa contribution à ce nouveau genre…

Etienne Barilier, on le connaissait entre autres pour des romans tels que Laura, Passion ou La Créature, livres au style agréable mais dont l’histoire ne m’a pas laissé une grande impression. L’Enigme en revanche est un roman inoubliable, à la hauteur de ceux du "maître" italien…

L’action se situe aux début des années 70: Jean, étudiant de grec ancien, est convoqué dans le bureau de son professeur, Victor Larive. La tâche que Larive lui confie ce jour-là va bien au delà des requêtes habituelles des professeurs d’université: il lui demande de se rendre en Egypte, à Oxyrhynque. En effet, c’est là-bas que cinquante ans auparavant, Auguste Fauconnier, ancien professeur de Larive, acheta à un autochtone un papyrus qui révélait soit-disant l’emplacement de l’évangile de Thomas. Fauconnier confia à Larive et à deux de ses camarades, Montaigle et Vallée, la responsabilité de localiser le document. Lorsqu’en 1945, l’évangile en question fut découvert, les trois hommes se sentirent libérés de leur promesse à Fauconnier. Mais Larive, au fil des ans, arrive à la conclusion que le document est peut-être autre chose que l’évangile de Thomas et il décide à son tour de déléguer la mission à son étudiant, Jean.

Ce dernier, du Caire à Oxyrhynque, de Rome à Capri et jusqu’à Qumran, va se lancer dans une enquête fascinante. Sur cette énigme qu’il a accepté de résoudre reposent les fondations les plus solides de notre culture, puisque le papyrus qu’il recherche remettrait en question l’authenticité historique de la résurrection du Christ. Le périple va se révéler pour Jean un véritable voyage initiatique… En effet, jeune homme mal dans sa peau et dans son époque (post soixante-huitarde), Jean va peu à peu sortir de sa coquille et rencontrer plusieurs personnages qui transformeront sa vie et sa vision du monde. De ces rencontres se détache une "trinité" féminine: D’un côté Sibylle, jeune femme moderne et libérée, Aïda à l’autre pôle; l’"Isis" antique, copte et très pieuse, et entre ses deux extrêmes, Chloé, celle qui l’accompagnera à la fin de sa quête.

Il serait dommage de révéler si Jean trouvera ou non la vérité au sujet du Christ, cet élément doit rester la surprise réservée à ceux qui liront les 430 pages de L’Enigme. Barilier a en tous cas effectué un travail de recherche impressionnant pour notre délectation: il greffe des événements fictifs à un débat réel qui tourne autour des révélations de l’évangile de Thomas et de la fameuse source Q, dont on suppose l’existence mais que l’on n’a pas encore retrouvée.

L’une des vérités que Jean découvre dans cette aventure, c’est celle qui le concerne: c’est pendant ce voyage qu’il réussit à "tuer le père", symboliquement. Jean, agnostique, a pour père un pasteur; suprême ironie, puisque c’est sur une échelle de dimensions démesurées qu’il va le confronter: l’enjeu de son enquête définit la crédibilité même de ce père, et une grande partie de ce qu’il représente.

L’Enigme est certainement le meilleur roman que j’ai lu pendant l’année 2001, un roman comme on en rencontre trop rarement, à la fois instructif et captivant jusqu’à la dernière page. Barilier a choisi de situer l’action principale dans les années 70, années pendant lesquelles il était lui-même étudiant. Ce choix, qui m’a paru initialement curieux, était en fait fort judicieux, puisqu’il apporte un cadre original au roman: l’ambiance d’une époque révolue, l’époque des happenings, de la révolution sexuelle et d’une certaine insouciance…

Note: 5/5