C’est un recueil de nouvelles bien nostalgique que nous offre Haruki Murakami: la nostalgie du temps passé, de l’amour trouvé puis perdu. Perdues aussi les habitudes prises avec ces femmes aimées, même celles qui sur le moment sont vécues comme des choses subies pour leur faire plaisir, comme écouter de la “musique d’ascenseur”. Ainsi déclare le narrateur de la dernière nouvelle éponyme au recueil:

C’est ça, perdre une femme. Et perdre une femme signifie aussi qu’on a perdu toutes les femmes. Et que, de la sorte, nous sommes devenus des hommes sans femmes. Et qu’en outre, nous avons perdu Percy Faith, Francis Lai et les 101 Strings. Et les ammonites et les coelacanthes. Et, naturellement, son dos si séduisant.

Dans toutes ces nouvelles, dont on peut admirer la cohérence thématique (rien qui ne m’irrite plus qu’un recueil de nouvelles sans fil conducteur), des hommes, seuls, ou en couple, mais fondamentalement seuls, dans le sens où ils ont perdu celle qui a réellement compté pour eux. Des hommes qui n’hésitent pas à sonder les abysses du manque.

Dans Drive my car, un acteur momentanément interdit de conduite fait appel aux services d’une jeune femme chauffeur, et bercé par sa conduite irréprochable, se laisse aller à lui parler de sa femme décédée, lui confiant avoir volontairement rencontré son amant pour comprendre, tenter de “voir au plus profond de son coeur”. Entreprise vouée à l’échec, cela va sans dire…

Yesterday est l’histoire d’un jeune homme atypique et un peu fantasque, Kitaru, prêt à poursuivre des passions particulières mais incapable de se conformer aux attentes de la société et travailler pour réussir ses examens universitaires. Malgré son amour pour Erika, un amour sans doute trop pur, il la laissera partir.

Un Organe indépendant est l’histoire d’un chirurgien esthétique hédoniste qui aime les femmes en général, jusqu’au jour où il tombe amoureux d’une femme en particulier, et se laisse littéralement dépérir.

Shéhérazade parle d’un homme enfermé, pour on ne sait quelle raison, dans un logement, et dépendant d’une femme qui lui apporte la nourriture et lui prodigue aussi quelques faveurs. Mais ce qui l’accroche à elle, ce sont les histoires qu’elle raconte, et dont il sait qu’un jour il devra se passer…

Le bar de Kino est sans doute ma préférée, et la plus typiquement Murakamienne, et celle, avec Samsa amoureux, où il se rapproche le plus du réalisme fantastique que l’on trouve dans ses Chroniques de l’oiseau à ressort. Kino ouvre un bar dans quartier reculé, et entre en contact avec les clients. Il n’arrive pas à se connecter émotionnellement avec l’événement qui a bouleversé sa vie quelques années plus tôt: il a trouvé sa femme avec son amant. C’est lorsque son univers se délite, avec l’arrivée de serpents dans son jardin, qu’il sera obligé de confronter sa peine.

Samsa amoureux revisite La Métamorphose de Kafka, sauf que le cafard se réveille humain, et tombe éperduement amoureux d’une jeune bossue.

Le point commun de ces nouvelles donc, c’est la vulnérabilité des hommes lorsqu’une femme entre dans l’équation et chamboule leur petite vie tranquille. L’étrangeté de ces histoires ne tient pas au fait d’être amoureux, que le narrateur de Un organe indépendant définit ainsi:

C’était ce qu’en général on appelle “être amoureux”. Vous ne pouvez plus contrôler votre coeur, vous êtes comme tourneboulé par des forces irrationnelles. Cela ne signifie pourtant pas qu’il s’agit d’une expérience insensée, qui irait à l’encontre de ce que connaît le commun des mortels. Vous êtes juste profondément amoureux. Vous ne voudriez en aucun cas perdre la personne aimée. Vous aimeriez être toujours avec elle. Vous imaginez que si vous ne la voyez pas, ce sera peut-être la fin du monde. Ce sont des émotions parfaitement naturelles, couramment éprouvées. C’est extrêmement ordinaire, cela n’a rien d’étrange ou de singulier.

Ce qui est étrange ou singulier en revanche, c’est la réaction des hommes de ces nouvelles à cette émotion “parfaitement naturelle”, des hommes qui réagissent chacun à leur manière, mais qui sont tous habités par le regret, le sentiment profond de la perte, ou la peur de celle-ci. Des hommes sans femmes, car, comme le chantait Vaya Con Dios: What’s a man without a woman? L’inverse proclamé par la chanson n’est pas forcément vrai ici…. La femme dans les nouvelles de Murakami a plus de ressources. Même quand elle n’occupe pas carrément un métier que l’on dit “masculins” comme chauffeuse de voiture ou serrurière, elle ne se laisse pas abattre, reste en contrôle. Même les mères de familles aux vies les plus banales ont des plans B, des moyens de rebondir et de continuer leur vie. Et là où un homme se laissera mourir (Un organe indépendant), une femme s’ôtera la vie délibérément (Des Hommes dans femmes). Car, aucun doute, dans ces nouvelles de Murakami, le sexe faible, c’est le sexe masculin…

Un recueil, dans lequel on retrouve deux des passions de Murakami: le jazz et les chats, et qui m’a rappelé le dernier roman de l’auteur que j’ai lu, L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, deux livres intimistes qui, finalement, me charment beaucoup plus que des romans parfois un peu trop délirants à mon goût tels que 1q84 ou La Fin des temps...