Hortense Dufour nous présente un portrait très vivant de l’impératrice controversée, celle qui fut promise à un destin qui n’aurait pas dû être le sien…

Elle montre comment, dès sa plus tendre enfance, Sissi est éprise de liberté et amoureuse de la nature, grandissant loin de la cour et de son étiquette rigide, dans le château de Possenhofen, entre un père volage et régulièrement saisi de la fièvre des voyages, et une mère soucieuse par dessus tout de marier avantageusement ses filles. Ludowika et sa soeur l’archiduchesse Sophie projettent de marier Hélène (Néné), la soeur aînée de Sissi, à son cousin l’empereur d’Autriche François-Joseph. Sissi, qui par un heureux ou malheureux hasard se trouvait faire partie du voyage, attirera l’attention de son cousin, au point qu’il ne veut épouser qu’elle et personne d’autre…

Pour Sissi commence la dure vie d’impératrice, la sensation d’être enfermée dans un cage dorée, l’impression de suffoquer, de se sentir à l’étroit dans un destin qu’elle n’a pas choisi et que sa soeur aurait su assumer avec grâce. Dufour présente l’archiduchesse Sophie comme une femme implacable dans sa volonté de modeler Sissi à l’image d’une épouse d’empereur qui "n’use d’aucune influence". Ainsi, l’archiduchesse s’emploie à évincer systématiquement Sissi de toute décision politique, et plus tard à l’écarter de l’éducation de ses propres enfants. C’est cette mise à l’écart qui révoltera le plus Sissi, qui loin d’être la "petite oie de Bavière" que l’on croit, usera de toute son influence sur son mari pour récupérer ses enfants "volés". Mais le sort s’acharne sur Sissi et sa victoire n’est que de courte durée: la mort de sa fille aînée Sophie lors d’un voyage officiel dont Sissi va insister pour qu’elle fasse partie redonnera du pouvoir à l’archiduchesse, qui n’aura de cesse de culpabiliser Sissi. Dufour insiste beaucoup sur la très complexe relation entre la belle-mère et la belle-fille, une belle-mère qui semblait pourtant aimer l’impératrice, puisqu’elle pleura lorsqu’elle la crut en train de mourir en donnant la vie à son fils Rodolphe, celui que le destin empêchera de régner à la suite de son père. Sissi de son côté pleura la mort de cette belle-mère pourtant détestée; sa meilleure ennemie…

Dufour montre comment la folie des Wittelsbach émerge progressivement chez Sissi, au fil des insupportables harcèlements subis au nom de l’étiquette, et surtout au fil des deuils qui jalonnèrent son existence: tout d’abord la petite Sophie, puis son cousin adoré l’excentrique Louis II de Bavière, son grand ami hongrois Gyula Andrassy, son fils Rodolphe, malade et dépressif, sa soeur Néné, et bien d’autres êtres chers encore… Progressivement, Sissi devient anorexique, elle ne se nourrit presque plus que d’oranges et de café, elle fatigue son corps à coup d’exercices violents, de marches interminables et surtout à cheval. Elle devient misanthrope, refusant qu’on lui rende hommage et fuyant la foule, et de plus en plus, elle est saisie par la fièvre des voyages de son père, sa vie finissant par ressembler à une éternelle fuite. Durant toute sa vie, Sissi, très cultivée, passionnée par la littérature et la poésie (Shakespeare, Heine, Homère, et Lord Byron entre autres) contrairement à son époux très terre-à-terre, tiendra un journal dans lequel elle exprimera son mal d’être au travers de nombreux poèmes…

Pourtant (contrairement à ce que l’on peut lire ailleurs et malgré leurs différences) Dufour présente la relation entre Sissi et François-Joseph comme une véritable histoire d’amour, un amour difficile, destructeur, plus facile à distance que dans l’intimité (puisque Sissi, après la naissance difficile de Rodolphe, s’est refusée à son mari, à l’exception de quelques occasions, qui 10 ans après Rodolphe, devaient permettre d’offrir un roi à la Hongrie. Mais Sissi eut une fille, Marie-Valérie, qu’elle éleva elle-même). Sur un plan politique, Sissi la républicaine, l’anti-impérialiste, fut tenue à l’écart mais obtint quand même quelques victoires comme la suppression de la punition qui consistait à flageller les rebelles italiens, et surtout, l’obtention de la proclamation de la double-monarchie austro-hongroise, la reconnaissance longtemps attendue de cette Hongrie adorée qui la couronnera reine. Sur un plan privé, sa plus grande victoire sera de faire cesser une aberration: la prise en charge de Rodolphe par un homme sévère jusqu’au sadisme, qui devait lui inculquer le métier d’empereur. Malheureusement, l’intervention de Sissi n’empêchera pas son fils de courir vers son triste destin, qui culminera et s’achèvera avec la tragédie de Mayerling… Sissi elle-même connaîtra la mort de la main d’un anarchiste italien, que d’après Dufour, elle eût certainement compris et à qui elle eût pardonné…

L’ouvrage d’Hortense Dufour a le mérite de nous entraîner dans une succession dynamique d’événements; son rythme transporte le lecteur dans la tourmente de l’histoire. On a peine à faire une pause et on lirait, s’il n’était si long, ce livre d’une seule traite. Le seul reproche qu’on pourrait faire à Hortense Dufour ou à son éditeur est une relecture mal faite: quelques maladresses, quelques fautes de ponctuation ou d’orthographe, quelques répétitions involontaires (comme un poème de Sissi repris à une vingtaine de pages d’intervalle dans deux traductions différentes), mais qui ne suffisent pas à gâcher le plaisir de la lecture. Je recommande ce livre à ceux qui veulent faire voler en éclats les clichés de la célèbre trilogie avec Romy Schneider que Dufour qualifie d’"arlequinade"…

Note: 4,5/5