En 1947, L’Étoile des Mers quitte Dublin pour New York, avec à son bord 402 passagers ordinaires et demi (un enfant comptant pour un demi) et 15 passagers de première classe. La plupart de ces irlandais fuient la misère consécutive à la maladie de la pomme de terre. Certains ont sacrifié tous leurs biens pour l’acquisition d’un billet, et à bord, la disparité entre riches et pauvres est encore plus flagrante qu’à terre. Tandis que les pauvres de l’entrepont souffrent du manque d’hygiène et de nourriture et meurent les uns après les autres, les riches mangent des gâteaux à la crème dans leurs cabines privées…

Parmi tous ces personnages, l’auteur choisit de se focaliser sur quelques uns d’entre eux: Lord Kingscourt, propriétaire terrien anglais, protestant, veut tenter sa chance dans les affaires à New York. Il a laissé derrière lui des paysans en colère qui réclament sa peau. Avec lui voyagent sa femme Laura et ses deux enfants. Grantley Dixon est un journaliste américain et l’amant de la femme de Kingscourt. Il voue à ce dernier une haine féroce, et le prend pour l’esclavagiste qu’il n’est pourtant pas. Pius Mulvey voyage dans l’entrepont. Catholique irlandais du Connemara, il a connu une existence misérable, qui l’a conduit dans les bas-fonds londoniens jusqu’à la déchéance et au meurtre. Il a une mission: assassiner Lord Kinscourt avant que le navire accoste à New York. Mary Duane voyage en première classe sans faire partie des privilégiés, son existence est à la fois liée à celle de Lord Kingscourt, dont elle est l’employée, et à celle de Pius Mulvey, dont elle ignore la présence sur la bateau. Entre tous ces personnages se noue progressivement les ficelles d’un drame qui se jouera en mer, entre Dublin et New York…

Malgré ce que la trame de L’Étoile des Mers peut avoir d’attrayant, la réalisation n’est cependant pas à la hauteur de ce que l’on pourrait espérer. Joseph O’Connor écrit très bien, pourtant les alternances entre différents points de vue (à ceux des personnages précédemment mentionnés viennent s’ajouter les comptes rendus du capitaine ou encore du médecin de bord), qui dans d’autres romans sont sources de dynamisme, sont ici maladroites et empêchent de se mettre rapidement dans l’ambiance du roman. On a une impression fragmentaire, et l’insertion de notes de bas de pages  (utiles dans un vrai compte-rendu historique mais ridicules lorsqu’il s’agit seulement de donner un faux air d’authenticité), d’extraits de lettres d’immigrants irlandais ou encore d’illustrations distraient le lecteur et l’empêchent de s’immerger dans l’histoire.

L’aller-retour entre le passé et le présent n’est pas toujours bien manœuvré non plus et donne à l’ensemble du récit une confusion dont il pourrait aisément se passer. Les flashbacks qui nous ramènent à une époque antérieure à la traversée présentent certes une vision frappante de la misère de l’Irlande ou de la faune nocturne de certains quartiers londoniens, mais en se focalisant sur quelques personnages et sur leur passé, l’auteur a choisi de passer l’histoire de la traversée en bateau en arrière-plan. Le titre choisi, L’Étoile des Mers, est trompeur: il laisse penser que nous avons à faire à une histoire maritime comme celles de Patrick O’Brian, alors qu’ici, la vie à bord du bateau n’occupe qu’une petite place dans le récit. Il est ironique aussi, puisque l’Étoile des Mers, malgré un nom évoquant la gloire navale, est dans un état de délabrement avancé et effectue son dernier voyage…

Même si O’Connor a visiblement voulu montrer qu’en tout homme se cache une part de monstruosité (et son évident corollaire: en tout monstre une part d’humanité), aucun des personnages n’inspire de réelle sympathie, et du coup, son message contre les inégalités sociales perd beaucoup de force. C’est dommage: O’Connor a visiblement un style intéressant mais ne sait pas, à mon avis, en tirer partie, et il ne parvient pas à donner à son roman historique ni le côté éducatif, ni la part d’évasion, que le lecteur recherche en général dans ce genre de lecture…

Note: 2,5/5