L’histoire du film est compliquée et déroutante, quoique familière, ou presque. Peut-être les raccords sont-ils mal faits. Peut-être est-ce délibéré. Peut-être y-a-t-il des flashbacks mêlés au moment présent. Ou des flashes de l’avenir! Les gros plans de la Belle Princesse semblent trop intimes. Nous voulons rester à l’extérieur des autres, pas être aspirés à l’intérieur. Si je pouvais dire: Là! C’est moi! Cette femme, cette chose sur l’écran, voilà qui je suis. Mais elle ne peut pas voir la fin. Jamais elle n’a vu la dernière scène, ni défiler le générique final. C’est là, après le dernier baiser sur l’écran, que se trouve la clé du mystère du film, elle le sait. Comme les organes, retirés du corps lors d’une autopsie, sont la clé du mystère de la vie.

Blonde est une fiction sur la vie de Norma Jeane Baker, et pas une biographie, mais reste, à quelques détails près, assez proche de la réalité. Avec plus de 1000 pages, c’est une lecture que j’ai hésité à entreprendre, n’ayant pas à priori de curiosité particulière au sujet de la vie de Marilyn Monroe. C’était sans compter sur le talent d’écrivain de l’auteur et sa capacité à rendre passionnante et universelle cette vie d’actrice…

Comme dans Petite sœur, mon amour, j’ai eu un moment de ras-le-bol. Vers le milieu de Blonde, une impression de nausée, causée par la répétition des épisodes malheureux de la vie de Marilyn, de l’évocation de ses amants, de ses excès médicamenteux, de ses caprices sur le plateau. Pourtant, ce sentiment est passé et j’ai poursuivi et terminé une lecture que je pourrais globalement qualifier de fascinante. Joyce Carol Oates multiplie les perspectives sur Marilyn et fait des variations sur le style, parfois une narration très classique, parfois un flux de conscience post-moderniste. On oscille entre la perception que Marilyn a d’elle-même et la perception que les autres ont d’elle. On retient la personnalité d’une femme qui aurait sûrement été plus heureuse en mère de famille qu’en actrice, et dont l’accession au rang de star internationale est autant due à la chance qu’aux rêves hollywoodiens dont sa mère, monteuse de films atteinte de schizophrénie, l’a entourée dès sa plus tendre enfance.

Joyce Carol Oates parvient parfaitement à montrer les différentes facettes de Norma Jeane, sa candeur que beaucoup prennent pour de la bêtise, un humour qui surprend souvent, sa volonté d’apprendre et de se cultiver qui sera souvent raillée par les hommes de son entourage, sa transformation progressive en Marilyn qui ne sera jamais assumée totalement par Norma Jeane,  son désir de fusionner avec l’homme parfait qui n’est en fait qu’une recherche du père, et la déception par laquelle se soldera chacune de ses relations, ou encore son talent d’actrice, sous-estimé par des partenaires qui souvent la méprisent, pour réaliser qu’ils se sont finalement fait voler toutes leurs scènes par cette femme peu sûre d’elle, bégayante et maladroite mais perfectionniste jusqu’à la névrose… Fabriquée par les hommes, traitée en femme-objet par ceux-ci, Marilyn n’arrivera finalement jamais à trouver sa place, et sera toujours en conflit avec Norma Jeane et ses aspirations simples au bonheur et à la maternité, et c’est finalement la faille dans laquelle elle s’engouffrera inexorablement…

Là où Joyce Carol Oates réussit magnifiquement, c’est qu’elle détruit l’icone glamour Marilyn, ne nous épargnant aucun de ses travers (une femme à l’hygiène parfois douteuse, qui ne respecte ni ses contrats, ni ses horaires, faisant parfois attendre ses partenaires de travail plus de huit heures…), pour mieux nous montrer l’être humain, la femme fragile, blessée, solitaire, et qui, en dehors des spotlights, a finalement été beaucoup exploitée par son entourage. Blonde est l’histoire d’une femme qui, contrairement à une Ava Gardner très sûre d’elle (Oates les fait se rencontrer dans une scène pour montrer la différence entre les deux tempéraments), n’avait certainement pas la force de caractère nécessaire pour survivre au star system…

Note: 4/5