Là, les rapides sont pris de frénésie. Une eau blanche bouillonnante, écumeuse, fuse à cinq mètres dans les airs. Aucune visibilité, ou presque. Un chaos de cauchemar. Les Horseshoe Falls sont une gigantesque cataracte de huit cent mètres de long, trois mille tonnes d’eau se précipitent chaque seconde dans les gorges. L’air gronde, vibre. Le sol tremble sous vos pieds. Comme si la terre même commençait à se fendre, à se désintégrer, jusqu’à son centre en fusion. Comme si le temps avait cessé d’être. Qu’il ait explosé. Comme si vous vous étiez approché trop près du cœur furieux, battant, rayonnant, de toute existence.

1950: Ariah Littrel, jeune femme naïve de 29 ans en passe de devenir “vieille fille”, vient d’épouser Gilbert Erskine, pasteur. Le lendemain de leur nuit de noces dans un hôtel de Niagara Falls, celui-ci se suicide en se jetant dans les fameuses chutes. Ariah erre pendant sept jours près des chutes qui n’ont pas encore rendu le corps de son mari, choquée d’avoir été si brutalement abandonnée. Un homme la remarque et est sensible à sa détresse: Dirk Burnaby, jeune avocat à la carrière prometteuse. Ce célibataire bon vivant tombe amoureux de celle que l’on a surnommée la “Veuve Blanche”, et ne tarde pas à l’épouser.

Ariah, une femme mystérieuse par sa réserve et complexe dans sa façon d’appréhender la vie et d’analyser les évènements qui lui arrivent, se persuade d’être damnée, un sentiment qui ne la quittera pas, et malgré les assurances de son nouveau mari amoureux d’elle, elle est sûre qu’elle le perdra un jour. Chaque grossesse lui semble un moyen de retenir Dick, et malgré leurs trois enfants, et l’assurance répétée des sentiments de son mari, elle reste persuadée du sort qui l’attend. Car Ariah a raison: les chutes envoûtantes rattraperont sa famille… C’est une affaire légale, celle du “Love Canal”, un problème environnemental alors que, dans les années 50, l’environnement est loin d’être un souci majeur, qui aura raison de Dick: Des jeunes enfants qui meurent de leucémie, des “épidémies” de cancer, et la présence d’une substance malsaine qui remonte du sol les jours de pluie, dans toute une zone des quartiers industriels de Niagara Falls. Dick, sensible aux femmes en détresse, n’a pas su résister à la Veuve Blanche, pas plus qu’il ne pourra dire non à la requête de la Femme en Noir, celle dont la famille se meurt des émanations du canal. Il se lance dans une bataille perdue d’avance contre l’establishment de Niagara Falls, ne pouvant choisir entre sa famille et son combat idéaliste…

La relation d’Ariah avec ses trois enfants Chandler, Royall et Juliet, n’a rien de simple elle-non plus: à un moment où à un autre, elle assure chacun qu’il est son préféré, et se convainc à chaque grossesse que le prochain sera celui ou celle qui donnera un sens à sa vie. Pourtant, chacun s’avèrera à un moment ou à un autre une déception, un autre être cher qu’elle n’aura pas pu contrôler, garder sous son emprise. Devenus adultes, les enfants chercheront à en savoir plus sur le père disparu dont Ariah a voulu gommer toute présence, et c’est peut-être avec eux, et avec la réhabilitation du père, que la malédiction cessera enfin…

Les Chutes est un roman envoûtant, hypnotisant, qui raconte une vingtaine d’années de la vie d’une famille dysfonctionnelle, une saga bien écrite qu’on ne lâche pas facilement. À l’image de ces chutes fascinantes, qui captivent celui qui les contemple et qui brisent tout sur leur passage, ce roman ne laisse pas le lecteur indemne…

Note: 4/5