Petite sœur, mon amour s’inspire d’un fait divers qui a marqué l’Amérique de la fin des années 90: l’assassinat, jamais résolu, de la petite JonBenet Ramsey, minimiss vedette de concours de beauté de fillettes très controversés (en tout cas, de notre côté de l’Atlantique…) Je n’ai pas l’habitude de lire des romans inspirés de faits divers sordides, mais d’une part, je voulais redonner une chance à la très réputée Joyce Carol Oates (dont j’avais lu un roman court, en anglais, il y a plusieurs années, qui  était loin de m’avoir convaincue) et d’autre part, je savais qu’un sujet pareil, dans les mains de cet auteur d’envergure, serait l’occasion de dénoncer certaines dérives de la société américaine, et de parents qui utilisent leurs enfants pour dépasser leurs propres frustrations.

Dans Petite Sœur, Mon amour, la petite Bliss n’est pas minimiss mais une petite championne de patinage artistique, drillée par sa mère qui est aussi son agent. Surentrainement, surmédicalisation: la mère ne recule devant rien pour assurer le succès de sa fille, qui n’est finalement que son propre succès par procuration. Le récit est écrit du point de vue du frère ainé de Bliss, Skyler Rampike: Narrateur peu fiable, affligé d’une blessure consécutive à un accident sportif qui le fait boîter depuis l’enfance (car avant que sa sœur Bliss ne prenne le relais et ne le condamne à une éternelle place d’enfant transparent, c’était sur lui que les parents misaient), affecté d’une longue liste de problèmes psychologiques (Joyce Carol Oates semble se délecter à citer la myriade de troubles mentaux que l’on peut diagnostiquer aux enfants d’aujourd’hui), accros aux drogues légales (pas étonnant, vu que les pédopsychiatres l’ont surmédicalisé durant son enfance), Skyler est peut-être finalement la vraie victime de toute cette histoire…

Le père est un businessman qui n’a jamais le temps pour ses enfants, qui trompe sa femme régulièrement, et dont le discours pétri de cliché serait amusant s’il n’était affligeant. Quand à la mère, elle utilise la religion comme justification à ses pires débordements. Aveugle à la douleur de sa fille, à la détresse de son fils relégué au dernier rang, elle n’écoute que son ambition démesurée et son besoin de reconnaissance insatiable, et pousse sa petite Bliss jusqu’au point de rupture…

Si la première partie du livre est captivante (jusqu’à l’assassinat de  Bliss), la dernière partie, en revanche, est plus poussive et moins passionnante. On y suit Skyler dans un pensionnat pour enfants “à problèmes”, et même s’il est intéressant de voir ce parcours d’un “survivant” traumatisé, le récit traîne en longueur et n’a pas le même intérêt que l’histoire de Bliss. On poursuit la lecture, cependant, pour connaître le coupable. Si l’affaire n’a pas été résolue dans la réalité, Joyce Carol Oates n’hésite pas à nommer un coupable dans sa fiction…

J’’ai lu ce roman avec beaucoup d’intérêt, malgré sa longueur (pas toujours justifiée) et ses originalités post-modernistes, pas toujours bien venues (nombreuses digressions de bas de pages du narrateur de l’histoire, qui coupent un peu la fluidité de la lecture, mots biffés, etc.), je pense relire à l’avenir des romans de Joyce Carol Oates. Cet ouvrage est à classer parmi ces romans qui dépeignent avec un regard impitoyable mais juste certains milieux. Je pense par exemple à Je suis Charlotte Simmons de Tom Wolve (I am Charlotte Simmons, critique en anglais), ou American Wife (critique en anglais, roman non traduit en français) de Curtis Sittenfeld, deux autres très bons romans…

Note: 4/5