J’avais vingt-huit ans à l’époque: comment se fait-il que mon regard ait été attiré par cette gamine? Je ne le démêle pas clairement. Je crois que c’est son nom qui d’emblée me plut. Tout le monde l’appelait "naochan"; mais un jour que je l’interrogeais à ce sujet, elle m’apprit que son nom véritable s’écrivait Na-o-mi, en trois idéogrammes, ce qui éveilla en moi une curiosité extraordinaire. Ma première réflexion fut: "Voilà un nom superbe et qui, écrit en caractères latins, pourrait passer pour occidental". Puis peu à peu je me suis mis à prêter attention à la fille elle-même.

Un Amour Insensé est l’histoire, située dans les années 1920, d’un japonais de trente ans, Jôji, et de sa passion pour Naomi; passion qui le conduira à tolérer de la part de cette dernière les pires humiliations.

Ingénieur respecté dans son entreprise pour son sérieux et son dévouement, et en cela parfaitement traditionaliste, Jôji est considéré par ses collègues et chefs comme un "type bien". Ses loisirs dénotent pourtant un forte attirance pour l’occident: il passe ses soirées dans les cinémas qui diffusent des films américains… Les acteurs et surtout actrices qui emplissent l’écran peuplent son imaginaire et il rêve d’épouser une occidentale. Mais Jôji mesure moins d’un mètre soixante et pense qu’il n’a aucune chance de plaire à l’une d’elles. De plus il est beaucoup trop intimidé par les quelques rares occidentales qu’il rencontre pour oser tenter sa chance…

Ainsi, quand il rencontre Naomi, serveuse de café qui se flatte d’être souvent prise pour une eurasienne, il tombe amoureux d’elle, lui trouvant une ressemblance avec l’actrice Mary Pickford. A défaut de courtiser une occidentale, il se rabat donc sur la jeune Naomi, qui n’a que quinze ans lors de leur rencontre. Pourtant, si Jôji est attiré par Naomi, il n’y aucune admiration pour sa personnalité ou son intellect. Pensant qu’elle est jeune et malléable, il décide, tel un Pygmalion, de la façonner à son image et de lui offrir une instruction. En échange, elle vivra chez lui et fera le ménage avant d’atteindre l’age de devenir son épouse.

Ne réussit-il pas ou au contraire arrive-t-il trop bien à la rendre à son image? Naomi, loin de s’approcher de l’idéal qu’il a en tête, devient vulgaire et commune. Pourtant, Jôji s’accroche à elle: elle devient son obsession, son vice. Manipulant grâce à ses charmes celui qui pensait la modeler, Naomi mène Jôji par le bout du nez, dilapide ses économies et le conduit à accepter tous ses écarts de conduite.

Jôji s’enfonce alors dans une relation humiliante avec un fatalisme mêlé d’humour, qui donne une certaine légèreté à un roman traitant d’un sujet autrement sordide. Chronique ironique et amère d’une relation condamnée dès le départ, Un Amour Insensé est une roman fascinant, à résonances de la Lolita de Nabokov.

Au travers de cette dissection amoureuse, Tanizaki révèle ses inquiétudes par rapport à l’occidentalisation croissante d’un Japon dont les particularités culturelles sont construites sur des siècles d’isolationnisme. Au travers de personnages décadents et pathétiques, l’auteur semble vouloir dire qu’en renonçant à tout ce qui fait leur grandeur et en adoptant un système de valeur occidental, les japonais ne deviendront jamais comme leur modèle qu’ils se contenteront de singer. Analyste sévère et impitoyable d’un Japon en mutation, Tanizaki s’accroche à l’échafaudage branlant des valeurs traditionnelles, et se montre sans concession pour ses personnages victimes d’occidentalisation à outrance.

Note: 3/5