Le lecteur est prévenu dès le départ: Chanson douce est une histoire qui finit mal. Le cauchemar de tout parent: la nounou noie les deux enfants qui sont à sa charge…

Dans les commentaires que j’ai lus sur ce livre avant de l’aborder, certaines personnes déplorent le fait que l’on connaisse la fin dès le début. Elles auraient préféré un effet de suspense, l’acte de la nounou arrivant comme la surprise finale. Je ne suis pas d’accord avec cette analyse. Chanson douce n’étant pas un polar, je trouve que l’intérêt du roman réside justement dans le glissement subtil du personnage de Louise vers la folie. Dès la toute première page, prévenu de l’issue tragique, le lecteur va guetter les signes, ceux qui auraient dû alerter Myriam et Paul, les parents, qui n’ont malheureusement pas la sagesse retrospective du lecteur.

Ce qui est intéressant dans cette Chanson douce, c’est tout d’abord l’analyse sociologique d’un milieu, celui de parents de la classe moyenne supérieure qui travaillent, et sont pris entre désir de réussir leur carrière et culpabilité de ne pas s’occuper de leurs enfants :

“Elle était jalouse de son mari. Le soir, elle l’attentait fébrilement derrière la porte. Elle passait une heure à se plaindre des cris des enfants, de la taille de son appartement, de son absence de loisirs. Quand elle le laissait parlait et qu’il racontait les séances d’enregistrement épiques d’un groupe de hip-hop, elle lui crachait: “Tu as de la chance.” Il répliquait: “Non, c’est toi qui a de la chance. Je voudrais tellement les voir grandir”. À ce jeu-là, il n’y avait jamais de gagnant.”

La psychologie des personnages est subtile et sonne juste, jusque dans les moindres détails sans concession, jusqu’au personnage de Myriam, jeune femme beur qui ne veut pas engager une nounou maghrébine, parce qu’elle “s’est toujours méfiée de la solidarité d’immigrées”, jusqu’à celui de Paul, qui, éduqué par des parents un peu bohème, ne veut pas passer pour un “grand patron” avec la gouvernante. Myriam et Paul ne sont pas dépeints comme des personnages sympathiques, et si on s’horrifie de ce qui leur arrive, on a de la peine à entrer totalement en empathie.

Et bien sûr il y a le personnage de Louise. Un personnage complexe, aussi antipathique que ses patrons, un “petite fille ” vieillissante, qui rentre dans les jeux des enfants comme si elle avait leur âge, complètement irresponsable puisqu’elle n’ouvre même pas les factures qui arrivent chez elle, maniaque de l’ordre et de la propreté et allergique au gaspillage. Elle entre parfois dans des colères puériles, malmène les enfants autant qu’elle les chérit, et on la sent toujours au bord de l’implosion, au bord de ne pouvoir contenir cette folie qui l’habite. Une petite fille en manque d’amour, qui finalement, recherche elle aussi un toit, une famille à qui appartenir. Et elle sentira bien au fond d’elle que le “vous faites partie de la famille” et la photo d’elle et des enfants qui trône dans le salon ne sont au fond qu’hypocrisie…

Ce que j’ai apprécié dans ce roman, mais qui est aussi parfois un peu frustrant tant on aimerait parfois basculer dans une horreur à la fois plus frappante mais moins réaliste, c’est que Leila Slimani ne cède jamais à la tentation dans la caricature. Elle se contente d’une analyse sociale impitoyable, de portraits au vitriol et d’un glissement mesuré et constant dans la folie, vers la concrétisation d’une menace qui plane doucement, mais sûrement, sur le récit…

Un excellent roman, un prix Goncourt mérité, et un huis clos familial glaçant qui ne laisse pas son lecteur indemne…