La question qui taraude peut être, c’est pourquoi Nina et pas une autre. Probablement parce qu’elle était étrangère. Question de sang neuf. Alimenter la chronique. Et puis elle était ravissante. Elle portait un petit masque pas comme les autres: entre l’intelligence et la naïveté. Je ne pouvais pas prendre ma femme en Suisse, c’était impensable. Nous avions trop mauvaise réputation. J’ai déplié une carte sur la table, la lune était très grosse, j’ai fermé les yeux et lorsque je les ai ouverts, sous mon empreinte, il y avait Toulon.

J’ai vu comme ça: le jour de mes quarante ans, je me marierais.

Et j’ai fait comme j’ai vu.

Le narrateur est un mathématicien, un esprit rationnel, logique, qui ne s’est jamais encombré des complications qu’il associe aux femmes. Il en a eu trois dans sa vie, dont Brenda, une prostituée. Il a vécu toute sa vie à Lannaz, village du Val d’Hérens où, “à une heure de l’après-midi, il fait déjà sombre en hiver”. La petite population de ce village est le résultat de générations de mariages consanguins.

Le narrateur fait un peu figure d’exception car il a fait des études, à l’ETHZ. Malgré tout, il n’a jamais songé à quitter son village dont il aime l’odeur, la rusticité, et les coutumes (le spectacle de Schwingen fourni par les jumeaux du village). Pourtant, quand il décide de se marier, c’est du “sang neuf” qu’il va chercher: une française de Toulon habituée au soleil du midi… Au chômage, sans perspective d’avenir et quand même séduite par son prétendant malgré son physique de “badaud lourdaud”, elle le suit à Lannaz.

Misogyne impénitent, homme que les études supérieures n’ont pas pu sauver de l’atavisme inhérent à cette consanguinité, il est persuadé qu’une femme se dresse, comme un animal. Surpris au début par la gaité que Nina mettra dans sa vie, cette bouffée d’air frais, très vite le naturel reprend le dessus et il devient suspicieux. Qu’écrit Nina dans ses cahiers? Se moque-t-elle des villageois, captant leur travers, se moque-t-elle de lui peut-être?

Alors dans son insécurité, il commence à faire des choses indignes: il n’envoie pas ses lettres de recherche d’emploi, de peur qu’elle ne le quitte, fait tout pour que les autres la détestent et qu’elle n’ait que lui à qui se raccrocher. Il en arrive même à se montrer de plus en plus désagréable, et dans un crescendo diabolique, à concevoir une idée ignoble, juste pour la punir des intentions qu’il lui prête…

Les Sans-soleil est un roman sur le déterminisme géographique et social, dont, d’après Louise Anne Bouchard, on ne peut s’extraire. C’est aussi le constat de l’échec non pas d’une mais des histoires d’amour. Les parents des deux protagonistes sont divorcés, les pères ayant quitté les mères pour une autre femme, plus jeune. Sepp, l’ami du narrateur, une influence néfaste, est avec Mathilde, une femme animale dans sa soumission qui brille par son absence de personnalité et de relief. Même “Doc”, le psy à qui le narrateur confesse ce récit sans que sa présence ne soit manifeste autrement, semble connaître des déboires conjugaux (à moins que le narrateur ne projette son propre désabusement et sa propre vision du couple et des femmes sur lui)…

Un roman impitoyable sur l’autopsie d’un couple condamné à l’échec, dans lequel on retrouve un peu de Ramuz ou de Corinna Bille dans la description de ces communautés montagnardes, mais avec une tournure résolument moderne et un regard extérieur, puisque l’auteur est québécoise d’origine (On pense bien sûr à Si le Soleil ne revenait pas du premier mais aussi à Théoda de la seconde). Un roman écrit d’une très belle plume trempée au vitriol, avec une vision incisive et sans concession sur la nature humaine. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Louise Anne Bouchard et ses plongées dans la psychologie tourmentée des personnages, et j’ai hâte de la découvrir dans le domaine du polar avec son prochain roman, Nora