Gabrielle est le premier tome d’une saga québécoise en trois volumes. L’action de Gabrielle démarre en 1930, et s’achève 12 ans plus tard, en 1942, quand la guerre fait rage en Europe. Elle retrace la vie de la famille Miller, en se focalisant sur le personnage de Gabrielle, mère de cinq enfants, femme généreuse et qui sait imposer à tous, avec une tranquille fermeté, sa conception du bonheur. Le personnage de Gabrielle, moins flamboyant que celui de sa fille, Adelaïde (héroine du tome 2 de la saga), est tout en nuances subtiles. Bonne catholique, femme respectable et respectée de tous, mère aimante et protectrice, Gabrielle se distingue pourtant de ses soeurs dans le refus de compromettre avec son droit au bonheur. Destinée depuis l’enfance à épouser le docteur Jules-Albert Thivierge, Gabrielle défie l’autorité paternelle en épousant celui pour qui elle a un coup de foudre, Edward Miller, qui attire la méfiance des siens parce qu’il a vécu une partie de sa vie aux États-Unis et s’est frotté à la mentalité protestante. Le bonheur conjugal évident que partage le couple s’attire les jalousies et désapprobations des soeurs de Gabrielle, Germaine, la vieille fille, mais surtout Georgina, mariée à un veuf morne, et prônant à qui veut bien les entendre ses recommandations en matière de morale et de vertu.

C’est avec courage que Gabrielle mène tout son petit monde, non seulement ses enfants, mais aussi sa nièce Isabelle, qu’elle devra accueillir après un revirement de fortune de son beau-frère dû aux conséquences de la crise économique. Dans ce contexte difficile, Gabrielle ne perd pas de vue qu’elle est une privilégiée, et s’investit auprès des autres, non seulement auprès du petit Florent, fils de la famille de domestiques de leur maison d’été, mais de tous les pauvres avec qui elle est en contact par ses oeuvres de charité. Gabrielle se révolte devant la misère, mais également devant le peu de droits accordés aux femmes, qui ne peuvent rien entreprendre sans l’autorisation de leur mari. En faisant la connaissance de Paulette, une suffragette engagée, elle va bousculer ses certitudes et prendre conscience des malaises de la société canadienne des années 30, sous le regard amusé et compréhensif de son mari, et celui, admiratif et respectueux, de Nic McNally, le meilleur ami d’Edward, célibataire endurci, et qui voue à Gabrielle une admiration infinie…

J’ai beaucoup appréciée ce premier tome qui nous plonge dans le coeur des années 30 au Québec, qui montre les énormes clivages sociaux, les sentiments hostiles entres canadiens anglophones et francophones, et la condition pitoyable des femmes, nous faisant prendre conscience chemin accompli en quelques générations. Le personnage de Gabrielle est très attachant, et l’écriture enjouée de Marie Laberge rend l’immersion dans le monde des personnages aisée. Les quelques expressions québécoises (il y a un lexique explicatif à la fin) donnent une couleur locale irrésistible, et c’est avec hâte que je me suis jetée dans la lecture d’Adélaïde, le tome 2 de cette saga…

Et pour terminer, il convient de soulever la seule fausse note de ce volume, qui n’est pas due à l’auteur mais au responsable de l’édition française de ce roman: le résumé en quatrième de couverture. Ne le lisez pas avant d’avoir terminé ce volume! Non seulement, comme souvent, il en révèle trop sur l’histoire, mais ici, en outre, il donne de fausses informations. Honte à ceux qui pondent ces résumés sans prendre la peine de lire les romans desquels ils sont supposés rendre compte…

Note: 4/5