Dans La Possibilité d’une île, le récit oscille entre le présent et un futur lointain, et trois narrateurs différents et pourtant similaires: trois versions d’un même individu, qui a atteint l’immortalité par la technique du clonage.

Le premier narrateur, Daniel 1, est un humoriste de carrière, dont la personnalité est  résumée avec lucidité par Daniel 24, la 23e version de son clone: "aussi souvent sentimental sans retenue que franchement cynique". Ce qui frappe le lecteur immédiatement est en effet le cynisme de Daniel: méchant, misanthrope, misogyne, Daniel établit le succès de sa carrière sur sa manière de choquer son public, à l’opposé du politiquement correct. Dans ses spectacles, il choisit des thèmes dont le mauvais goût ne rivalise qu’avec la vulgarité. Sa vision des femmes comme produits de consommation, son mépris de la paternité (la phrase "le jour du suicide de mon fils, je me suis fait des œufs à la tomate" rappelle le fameux début de L’Étranger de Camus), de la vie de couple ("la solitude à deux est l’enfer consenti" résonne comme un rappel de "l’enfer, c’est les autres" de Sartre), sa peur de vieillir ("La vie commence à 50 ans, c’est vrai; à ceci près qu’elle se termine à 40"), en font un personnage désabusé, héritier à la fois des existentialistes et de certains "humoristes" d’aujourd’hui.

Mais c’est peut être dans son sentimentalisme que la médiocrité pathétique du narrateur Daniel 1 est la plus apparente. En effet malgré son cynisme, Daniel connaît l’amour, celui inconditionnel que lui voue son chien Fox (dont les différentes versions clonées accompagneront les clones de Daniel), celui d’Isabelle, journaliste dynamique à qui il ne pardonnera pas de vieillir, puis, d’Esther, jeune femme qu’il rencontrera alors que lui-même est sur la pente descendante, et qui, après lui avoir donné le sentiment de jeunesse, le précipitera en le quittant vers l’humiliation et la décrépitude. Son sentimentalisme s’exprime aussi par le biais de poèmes, dont le titre du roman est d’ailleurs issu.

Parallèlement à ses aventures amoureuses, Daniel rencontre des adeptes de la secte des Elohimistes, une secte qui croit que les humains ont été créé par les extra-terrestres et que ceux-ci reviendront sauver ceux qui en sont dignes, et devient rapidement un V.I.P. parmi eux. Daniel, qui ne croit en rien, se sent bien parmi ces gens qui vivent une liberté sexuelle que lui-même ne parvient pas à assumer totalement. Peu à peu, il se trouve impliqué dans les combines des dirigeants, et finit par confier son ADN, s’assurant ainsi l’immortalité…

Daniel 24 et 25, 23e et 24e clones de Daniel, connaissent le récit de Daniel 1 (c’est ainsi que la connaissance se transmet d’une génération à l’autre). Ce sont des néo-humains, isolés d’une humanité quasi-éteinte, vivant sans contacts sociaux entre eux, si ce n’est par le biais de l’internet. Après plusieurs catastrophes climatiques et atomiques, les habitants de la terre se partagent entre ces néo-humains à l’existence aseptisée et déshumanisée et les sauvages, des hommes qui ont régressé à un état de bêtes assoiffées de sang et de violence. Pourtant, la nostalgie de l’humanité est présente chez les néo-humains, qui sont dans l’attente vague de leurs successeurs, les "Futurs" et pour qui la promesse d’immortalité rime avec un ennui qu’ils sont à peine en mesure d’identifier. Leur philosophie rappelle un peu celle du bouddhisme, le but étant de se délivrer de tout désir. Mais est-il dans la nature humaine, ou même néo-humaine, d’être délivré?

Houellebecq apporte avec La Possibilité d’une île une réflexion philosophique plutôt sans espoir sur l’homme tel qu’il est et tel qu’il pourrait devenir. On retrouve des idées communes à d’autres romans d’anticipation comme Globalia de Jean-Christophe Rufin ou encore Eternity Express de Jean-Michel Truong. Evidemment, en matière d’anticipation, pas grand chose de nouveau n’a été amené depuis Isaac Asimov, et Houellebecq ne fait pas exception…

Ce qui me choque le plus dans La Possibilité d’une île, ce n’est pas le côté volontairement cru et choquant que l’auteur a voulu y introduire, c’est sa réception. En effet, on peut se demander pourquoi un roman comme La Possibilité d’une île a eu tant de succès. Ce n’est certainement par pour la plume extraordinaire de son auteur (cela dit, Houellebecq écrit bien), ni pour le suspense insoutenable de l’histoire (qui n’est pas non plus ennuyeuse, précisons-le) ni même son originalité absolue. Non, ce qui fait que Houellebecq vend, c’est qu’il s’en prend à des gens du show-biz, et que les lecteurs sont friands des détails "vécus", de ce que Houellebecq écrit à propos de Tom Cruise, Bjork, Marc Olivier Fogiel, Jamel Debouze ou encore de Karl Lagerfeld. Ce sont d’ailleurs les éléments qui ressortent dans les critiques que j’ai pu lire, comme s’ils étaient centraux au récit, alors qu’ils n’occupent qu’une toute petite partie d’un roman de 500 pages. Contrairement à ce que ces critiques pourraient laisser penser, Houellebecq ne se prononce à aucun moment sur qui, parmi eux, mérite l’immortalité. Outre les gens du show-biz, il s’en prend aussi à André Breton et à Nabokov, mais c’est moins croustillant: on ne les a pas trop vu dans la rubrique people, récemment. Ce qui est affligeant avec ce type de critique, c’est qu’on a l’impression que pour allécher le lecteur, il faut lui faire croire qu’il va découvrir des potins mondains, une version plus "littérairement correcte" que le Voici du kiosque du coin… Ne peut-on plus vendre un roman pour ce qu’il est: juste un roman? Dans ma critique récente sur le Goncourt, Trois Jours chez ma Mère, je déplorais le fait que l’auteur essayait de se faire mousser (et de se faire vendre), en aguichant le lecteur par des détails pseudo-autobiographiques. La lecture est elle en train de devenir pur voyeurisme? Est-il vraiment crucial de savoir si Houellebecq pratique ou non l’échangisme? Ou si les Elohimistes sont en fait les Raeliens? Ne s’intéresse-t-on plus à la fiction?

A contre-courant des autres critiques, et malgré le fait que, en matière de roman, on fait beaucoup, beaucoup mieux, je voudrais saluer le livre de Houellebecq dans la mesure où il s’autoproclame roman (en tout caractères sur la couverture, sans doute éclipsé par le plus aguicheur sous-titre "Qui, parmi vous, mérite la vie éternelle?"). C’est là que réside le seul vrai courage de Houellebecq, celui d’oser encore écrire de la fiction quand c’est sans nul doute leur qualité de "livres-réalité"  qui valent à ses œuvres un si grand succès auprès du public…

Note: 3/5