Désorientale est le récit à la première personne de Kimiâ, née au début des années 70 et dont la famille a vécu la mégalomanie du dernier Shah d’Iran et le retour triomphal au pays de l’ayatollah Khomeini, ainsi que l’installation du régime islamiste qui a suivi.

Ancré dans le présent en France, le récit raconte la bataille de Kimiâ pour gagner le droit à l’insémination artificielle, alors qu’elle est en couple avec une autre femme, Anna, et qu’elle fait croire qu’elle vit avec Pierre, le père biologique, séropositif. L’histoire emprunte des digression et des retours en arrière qui suivent les caprices de la mémoire, car:

 ” la mémoire sélectionne, élimine, exagère, minimise, glorifie, dénigre. Elle façonne sa propre version des événements, livre sa propre réalité. Hétérogène, mais cohérente. Imparfaite, mais sincère.”

Ainsi, on remonte trois générations en arrière, jusqu’à un arrière grand-père possesseur d’un harem et ébahi d’avoir produit un bébé aux yeux bleus: Nour, la grand-mère de Kimiâ. Car les yeux bleus, c’est la fierté, le trait distinctif de la famille, celui qui leur assure le respect et un peu de pouvoir aussi.

La narratrice nous raconte également l’histoire des parents de Kimiâ, Sara et Darius Sadr, sortes de “Bonnie and Clyde” intellectuels, en révolte contre les inégalités du gouvernement du Shah mais profondément laïques et obligés de fuir quand Khomeini prend le pouvoir. Cet engagement politique verra Darius poursuivi jusqu’en France, et finalement rattrapé par son passé. C’est aussi l’histoire des oncles, il y en a 6, de celui qui doit dissimuler toute sa vie son homosexualité jusqu’au demi-frère qu’on cache, fils d’une prostituée mais reconnu par le grand-père de Kimiâ parce qu’il a hérité des fameux yeux bleus…

C’est un récit foisonnant que nous dépeint l’auteur, et malgré le titre, Désorientale, très oriental dans ses excès narratifs et ses digressions incessantes.

Il est divisé en deux parties, comme un disque (Kimiâ tombe amoureuse de musique punk à l’adolescence et deviendra mixeuse) avec la face A et B. La face A, c’est la vie en Iran, et la face B (souvent sous-estimée mais parfois réussie, comme le dit l’auteure), la période de l’exil, de la “désorientalisation”, car comme l’explique la narratrice, celui qui quitte sa culture doit se “désintégrer” avant de pouvoir “s’intégrer”. Phase que Kimiâ trouvera d’autant plus pénible qu’elle ne partage pas dès le départ avec ses soeurs la fascination pour la France et son langage. C’est aussi l’apprentissage de sa différence sexuelle, une différence que sa tante arménienne, Emma, met sur le compte du fait que la lecture dans les feuilles de thé lui avait révélé qu’elle naîtrait homme, et qu’elle ne doit d’être femme qu’à la mort de sa grand-mère Nour, le jour de sa naissance. La narratrice explique aussi la place de l’homosexualité en Iran, ainsi résumée par l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad :

Interrogé sur le traitement réservé aux homosexuels dans son pays, il répondit sans sourciller: “En Iran nous n’avons pas d’homosexuels comme dans votre pays. Nous n’avons pas ce phénomène. Je ne sais pas qui vous a dit que ça existait chez nous.”

Désorientale est un roman de l’exil, mais un roman joyeux au sens où la vie reprend toujours le dessus sur les drames de l’existence, foisonnant, riche, chamarré, entre la saga familiale et récit personnel. On pense un peu à Persépolis de Marjane Satrapi. Un très bon moment de lecture…