“Ceci n’est pas une histoire d’amour”

Voici le lecteur prévenu dès la première page de Bullshit. Non, la rencontre entre Chloé, journaliste établie à New York et Cédric, banquier genevois dont elle ne peut pas déterminer s’il a “40, 50 ou 60 ans”, n’a rien d’une histoire d’amour. D’ailleurs dès le départ, on peut se demander ce qui pousse la jeune trentenaire à abandonner sa vie de femme indépendante pour suivre cet homme “au physique plutôt ingrat”, si ce n’est que l’horloge biologique tourne, qu’elle a envie de se conformer au modèle idéalisé du couple de ses parents, et que cet homme la met, brièvement et très vite de façon assez malsaine, sur un piédestal. Tout cela ne suffirait certainement pas s’il n’y avait aussi le fait que Chloé porte sa propre faille, une jeunesse borderline:

Je tentais en vain de trouver cet équilibre entre mon bien et mon mal. J’étais lasse de pousser encore plus loin les limites pour enfin me sentir en vie. Marre d’atteindre l’adrénaline dans la destruction. Le chemin de la guérison était long. Très long. Mais j’avais enfin réussi à calmer mes démons.

C’est dans cette faille que Cédric va s’immiscer, puis s’engouffrer tout entier, ne laissant à sa victime aucun répit. Tout au long du récit, le parallèle est établi entre la relation malsaine entre les deux protagoniste et la chorégraphie qui lie le taureau au toréador dans la corrida, corrida que Cédric affectionne et dont il impose le spectacle à une Chloé réticente. Une première période de séduction, El Paseo (qui, entre Chloé et Cédric, s’avère plutôt courte), suivie du Tercio de piques, pour tester et affaiblir l’animal, puis du Tercio de banderilles qui consiste à planter des banderilles dans l’animal déjà faible avant l’étape ultime, la mise à mort.

D’humiliations verbales et physiques en perversions sexuelles d’une violence parfois à peine soutenable, Cédric va réduire Chloé, préalablement rendue dépendante financièrement et affectivement (puisqu’elle a quitté son milieu et son travail) à sa merci. Il réussit également à manipuler son entourage afin de s’assurer que ses proches prennent son parti à lui contre elle. Il ne recule devant aucun mensonge, aucune manipulation, aucune bassesse. La victime, elle, ressent assez rapidement les répercutions physique de cette maltraitance: amaigrissement, dépression, puis infarctus oculaire qui la rend encore plus dépendante de son bourreau.

J’ai peur! Je pensais pouvoir apprivoiser le Diable, aujourd’hui, il m’effraie.

Bullshit n’est pas un roman dont on peut dire qu’on “l’aime”.  Il est à l’opposé du livre feel good qu’on garde sur la table de chevet. Il fascine, il dérange, il écoeure, tout cela à la fois. Il est par contre un de ces romans dont on a envie de parler, et un de ces romans que l’on n’oublie pas avoir lu. Ce n’est pas une lecture récréative, pas une lecture d’évasion, mais une lecture coup de poing, qui prend au tripes et ne laisse pas le lecteur indifférent. C’est aussi un lecture qu’on n’abandonne pas une fois commencée, à la fois par fascination, parce que l’on a besoin de savoir jusqu’où un individu peut aller dans la torture psychologique et l’autre dans la déchéance, et aussi parce qu’on aimerait que Chloé réagisse et se sorte d’une situation qu’elle ressent comme inextricable.

Cédric était un assassin! Un tueur d’âmes…

Bien sûr, le “mal” incarné par Cédric a un nom: la perversion narcissique, que la narratrice n’identifie que tardivement dans son histoire. C’est la première fois que je lis un roman sur un pervers narcissique qui ne se cache pas derrière une intrigue de polar (on peut penser dans cette deuxième catégorie à Sourire en coin et Feu de Glace de Nicci French, il y en a d’autres…), et le sujet, brut et débarrassé du prétexte de l’intrigue, devient très inconfortable. On peut avoir côtoyé des pervers narcissique, ou connu des personnes qui en ont côtoyé, et se demander quand même comment, par exemple, il est possible que les parents de Chloé ne prennent pas son parti et se laissent aveugler à ce point par les odieuses manipulations de Cédric. On peut même être extrêmement bien documenté sur le sujet et malgré tout ne pas comprendre comment Chloé ne réagit pas plus tôt. Cela illustre à quel point chaque cas est unique et surtout, cela démontre la solitude absolue dans laquelle peut se trouver une victime. C’est sans doute l’élément le plus poignant que l’on retiendra de ce roman…

Un roman qui parle aussi finalement de résilience, car, dans une corrida, le taureau ne meurt pas toujours à la fin… Recommandé aux lecteurs avertis!