Par la même occasion, je pris conscience de mes contradictions de bobo altermondialiste ; je me trouvais à cet instant aussi pathétique que lâche. Impitoyable jusqu’ici -en paroles, du moins- avec toute manifestation de machisme occidental, tant dans nos lits hygiéniques que dans nos cuisines proprettes, j’étais d’une indulgence crasse avec les “coutumes” les plus rétrogrades de “l’autre”, cet objet de tous les compromis au nom du “droit à la différence”, l’une de mes collègues d’ONG allant jusqu’à “comprendre” l’excision!

Gros coup de coeur pour cette novella d’Olivier May, L’île Rousseau, que je découvre après avoir lu Djihad Jane, il y a quelques mois. Tout d’abord, Olivier May aborde un sujet qui me fascine : le voyage dans le temps. Même si on pourrait initialement penser que ce thème n’est qu’un prétexte à un conte philosophique, May en fait beaucoup plus qu’un prétexte, et le retournement de situation final prouve qu’il mène habillement les deux genres de front: la science-fiction pour l’évasion et l’exploration littéraire des multivers et le conte philosophique pour la réflexion.

Dans une société où, sous prétexte de tolérance, on tolère parfois l’intolérable, où la volonté de bien-pensance à tout prix crée un double-standard parfois un peu schizophrénique, Némo se reconnaît lui-même comme issu d’une famille de bobos genevois et l’assume. Sa soeur, rebelle dans son parti-pris plus conservateur, tente de lui démontrer que la réalité n’est pas aussi manichéenne qu’il le pense et de le mettre face à ses propres contradictions.

Quoi de mieux dès lors qu’une petite expérience de voyage dans le temps? Némo, poussé par sa soeur, se retrouve alors cobaye pour expérimenter la méthode de téléportation mise au point par le Dr Manfred Zeitlos, dans la firme où travaille sa soeur. Il sera envoyé dans une île des Caraïbes en l’an 1483, au sein d’une civilisation précolombienne, où il l’espère, il pourra prouver à sa soeur, grâce à un drone caméra fixé au nombril qui est aussi son “bouton d’urgence” en cas de danger, que l’homme naît bon et que la société le corrompt, selon la thèse du “bon sauvage” de Rousseau. Naturellement, après un début fort paradisiaque pour notre voyageur du temps, qui est régulièrement fourni en drogues chamaniques et dont les besoins sexuels sont pourvus et même devancés par trois soeurs, ses théories rousseauistes vont être soumises à fort rude épreuve.

Olivier May dénonce l’idéalisation systématique et quelque peu révisionniste (puisqu’elle ignore les témoignages de certains explorateurs de l’époque) des sociétés primitives et répond à sa façon au mythe du bon sauvage. Chaque chapitre est agrémenté d’une citation du Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, qu’Olivier May s’amuse à démonter un à un avec jubilation. Il y a du Houellebecq chez Olivier May: dans ce mélange de vision sans concession de notre société, d’humour savoureux et féroce, et d’intelligence incisive.

J’ai beaucoup aimé le choix de Némo pour le nom du personnage principal, en me posant la question: Némo comme le voyageur de contrées sous-marines inexplorées de Jules Verne ? Némo dans son sens latin de “personne” (dans le sens où, à force de se faire le véhicule d’idées reçues, le personnage n’a de fait, plus de personnalité propre et est renvoyé à sa propre vacuité) ? Les deux font sens et c’est pourquoi Némo est un choix extrêmement judicieux pour le nom du personnage principal. Mais, à la réflexion, Olivier May aurait tout aussi bien pu l’appeler Néo, car il y a aussi du Matrix dans son Île Rousseau, le personnage devant sortir de sa “matrice” bien confortable d’illusions et d’idées reçues pour se confronter aux réalités du monde et de son histoire.

En résumé, j’ai adoré cette novella, que j’ai lue presque d’une traite, et que je recommande à ceux qui n’ont pas peur de faire de temps en temps une petite incursion hors des conforts intellectuels du politiquement correct.