“Il avait beau combattre, s’acharner aux tâches quotidiennes, la musique d’hier était entrée dans la cahute avec l’image de l’homme en blanc. La lumière de l’après-midi caressait la lame effilée du couteau qui séparait les têtes, levait les filets de chair rose nacrée entassée dans des casiers noircis qu’il s’obsti- nait à mettre en équilibre sur des piquets sommaires fichés entre les pierres pour les exposer à la fumée forte qui montait le long du mur.
Chevauchant les braises un chaudron contenait la potée du pêcheur: raves et poisson avec un peu d’herbes et beaucoup de sel. Au terme d’une longue cuisson, d’un geste il accrochait la marmite par ses anses, la posait à même la table noircie, s’asseyait. Par la porte son regard prenait toujours le même morceau de lac où la nuit s’installait.”

Lucien est un chemineau des routes qui vit de petits boulots: aides à la ferme, vendanges, etc. Son but ultime est le bord du lac, où il pourra poser son sac et vivre en sauvage, sortant sa barque pour aller pêcher, évitant ses semblables. Il n’a pas vingt ans mais a déjà vécu plusieurs vies…

Tout d’abord, sa vie d’enfant, entre bon papa et bonne maman, ses parents adoptifs, qui se retrouvent miséreux après une rencontre avec un homme d’affaires peu scrupuleux. Alors, il prend les routes une première fois et rencontre Grandguillaume, qui l’accueille et le fait engager comme auxiliaire garde-voie. Il n’a que douze ans et pour se faire embaucher, prétend en avoir deux de plus. Commence une vie dangereuse mais passionnante. Dégager les voies pour le passage du train en écoutant Grandguillaume lui expliquer que des auteurs comme Zola, Tolstoï, Proudhon ou Marx lui permettront “d’accéder au statut d’homme libre, d’échapper à une pesanteur de l’esprit”. Le bon géant le met en garde contre les aspects dangereux du progrès, du règne de l’argent, et l’éveille sur la nécessité pour les ouvrier d’unir leurs forces et de se battre pour leurs droits.

Cette absence de droits, il en fera durement l’expérience quand il se retrouvera une fois de plus sur les routes, à la recherche de celle qui a été élevée avec lui et qui vit à présent à Lausanne, Germaine. Alors engagé comme typographe, il deviendra secrétaire de rédaction au journal La Voix du peuple. Il connaîtra l’amour puis sa perte. Engagé dans un combat aux côtés des socialistes révolutionnaires, il va se heurter à la Grande Guerre et au pouvoir de l’armée, pas si neutre que cela…

Chemin initiatique, apprentissage de la vie, de la mort, et recherche de la sagesse et de la paix à la fin de la route. On sent dans les pages de ce roman le souffle de l’inspiration d’Emile Zola. Le Chemineau du lac est un récit coloré, fort bien tourné, très agréable à lire, où le destin d’un individu se confronte sans cesse aux cahots de la Grande histoire.