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– C’est à nous de saluer la Grande Armée, dis-je. Il y a deux siècles, des mecs rêvaient d’autre chose que du haut débit. Ils étaient prêts à mourir pour voir scintiller les bulbes de Moscou.
– Mais ça a été une effroyable boucherie! dit-il.
– Et après? Ce sera un voyage de mémoire. On frôlera aussi quelques catastrophes, je te le promets.
– Alors d’accord.

C’est sur ces quelques mots que Sylvain Tesson et quelques-uns de ses amis décident de ce projet fou: retracer en side-car la retraite de Russie, sur les traces de Napoléon et la Grande Armée, de Moscou à Paris, en passant par la Biélorussie, la Lituanie, la Pologne et l’Allemagne. En plus des quatre amis qui accompagnent Tesson, deux contemporains de Napoléon sont présent à chaque étape, par leurs écrits: Caulaincourt, le grand écuyer de Napoléon, et le sergent Bourgogne qui rédigea les Mémoires de la Campagne.

Sylvain Tesson alterne entre les passages qui racontent la déroute des armées napoléonienne, ne nous épargnant rien des souffrances des hommes et des bêtes, de la faim, du froid, des privations pour la gloire de l’empereur, et la petite histoire, celle de quelques hommes, assez fous pour tenter l’aventure, et qui, dans les rigueurs de l’hiver russe, retracent la route de la Grande armée aux commandes d’une Oural, dont “on ne sait jamais si elles démarreront et, une fois lancées, personne ne sait si elles s’arrêteront”.

Le lecteur est frappé par le contraste entre d’une part la solennité et le sérieux de l’entreprise napoléonienne, la confiance en lui et en son destin de l’empereur malgré les preuves de la déroute, les derniers soubresauts d’une carrière qui allait arriver à la fin qu’on lui connaît, la loyauté de ses hommes qui croyaient “en un destin commun”, et d’autre part l’inutilité de l’entreprise, un peu cocasse et un peu dérisoire, mais pas plus vaine finalement que toute entreprise humaine, de ces quelques copains qui se donnent des sensations fortes sur leurs frêles montures, frôlés par les camions lancés à grande vitesse sur les routes russes. Finalement, on hésite entre grotesque et sublime pour qualifier l’entreprise de Sylvain Tesson et ses amis sur les traces de la Grande armée, et c’est justement cette hésitation qui fait le charme particulier de ce récit de voyage…

Sylvain Tesson est un conteur de talent, avec un regard rafraîchissant sur la vie, le regard d’un nomade qui n’aime pas poser ses bagages pour bien longtemps,  et qui peut-être grâce à ça ne s’encombre pas d’une langue de bois. Le dernier chapitre se conclut sur une réflexion sur l’héroïsme, sur ce qu’il signifiait du temps de Napoléon, et sur ce qu’il signifie maintenant, pour autant que la notion existe encore. Et Tesson de conclure: “Qu’était l’Histoire? Un rêve effacé, d’aucune utilité pour notre présent trop petit.” Nostalgique, Sylvain Tesson?

Sylvain Tesson, on aime ou on déteste, mais il ne laisse jamais le lecteur indifférent. Moi j’aime…