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les écrivains sont des menteurs, des emberlificoteurs, qui réinventent sans cesse la vie des autres, qui jettent de la poudre aux yeux de leurs lecteurs, se cachent sous des apparences lisses, gentilles et généreuses pour mieux se nourrir du mensonge dont ils sont les artisans suprêmes, car leur univers, comme celui des acteurs, c’est la mystification, l’illusion, le paraître, c’est ainsi, et seulement ainsi, que naissent les romans.

Manderley for ever est la biographie de Daphné du Maurier, inoubliable auteur de Rebecca, entre autres romans, mais aussi de biographies (dont celle de Branwell Brontë et d’Anthony et Francis Bacon) ainsi que de recueils de nouvelles.

Daphné du Maurier est issue d’une famille de gens célèbres, puisqu’elle est la fille de Gérald du Maurier, acteur de théâtre renommé, la petite fille de George du Maurier, surnommé Kiki, écrivain et ami d’Henry James, ainsi que la filleule de J.M. Barrie, l’auteur du célèbre Peter Pan, qui avait adopté les cousins orphelins de cette dernière, modèles pour les enfants perdus du fameux conte.

Issue d’une telle famille, Daphné ne pouvait qu’être attirée par le monde des Lettres. Dévorant, très jeune, les livres qui lui tombent sous la main (surtout les soeurs Brontë, qui influenceront beaucoup ses écrits), elle révèle très tôt son désir d’écrire. Indépendante, de tempérament solitaire, perdue dans ses mondes imaginaires, fille préférée de son père, un peu capricieuse et têtue, elle grandit avec en tête l’idée de vivre de sa plume. Ses soeurs, Angela et Jeanne, plus sociables qu’elle, seront néanmoins elles aussi attirées par le milieu artistique, puisque Jeanne deviendra peintre, et Angela, comme Daphné, écrivain. Angela ne tiendra d’ailleurs aucune rigueur à sa soeur cadette d’avoir plus de succès qu’elle, puisqu’elles resteront proches toute leur vie. Les trois soeurs, complices, inventent entre elles un code de mots dont la signification secrète leur appartient, mais s’étendra au reste de la famille par la suite.

Attirée par les femmes et par les hommes, Daphné ne se qualifie pas d’homosexuelle, ni même de bisexuelle, mais s’invente un alter ego, Eric Avon, qui émergera lors de ses passions pour d’autres femmes, mais aussi en tant que narrateur de certains de ces romans, sous le déguisement de Dick, narrateur de Jeunesse Perdue, ou Philip, celui de Ma Cousine Rachel.

Ses trois grand passions féminines, Ferdie, la directrice de la pension française où elle perfectionne, à l’adolescence, sa connaissance de la langue de Molière, Ellen Doubleday, pour qui l’attirance restera à sens unique, et Gertie, une actrice dont la mort précoce va la marquer, n’empêcheront pas un mariage avec Sir Frederick Browning, officier à qui elle donnera trois enfants (dont un fils, Kits, qu’elle adule), et qui malgré les aléas de la vie, durera jusqu’à la mort de ce dernier.

Mais peut-être plus que les femmes et les hommes de sa vie ou même ses propres enfants, Daphné du Maurier connaîtra trois amours dévorantes : celui pour la navigation, qui répond à son besoin de grand air et de solitude le long des côtes des Cornouailles, celui pour Menabilly, propriété qu’elle louera pendant 20 ans, et qui a inspiré le Manderley de Rebecca, et surtout, celui de l’écriture, ce besoin agissant comme une drogue, et qui l’éloignera souvent de sa famille pendant des périodes prolongées. L’écriture lui permettra aussi de sublimer ses passions inassouvies comme celle que lui inspire la femme de son éditeur américain, Ellen Doubleday.

Tatiana de Rosnay a réussi à rendre hommage à cette grande dame des Lettres, que l’on a longtemps considérés comme un auteur mineur de romances gothiques. Chaque partie, centrée autour d’un lieu où Daphné du Maurier a vécu, est précédée d’une ou deux pages qui retracent les pas de Tatiana de Rosnay sur les traces de Daphné, et donnent l’idée de ce qu’il en reste aujourd’hui et des émotions ressenties en ce lieu.

Il est aussi très intéressant de prendre connaissance des opinions de Daphné du Maurier sur les adaptations cinématographiques de ses livres, et on y apprend, entre autres, les sentiments d’antipathie réciproque qui la liaient à Alfred Hitchcock, qui a pourtant adapté deux de ses romans et une de ses nouvelles (Les Oiseaux). On y découvre aussi la difficulté pour cette femme introvertie à assumer sa notoriété, ses refus de séances d’autographe dans les librairies, et ses interviews accordés avec parcimonie aux journaux. Pourtant, celle qui avait dit que les écrivains devraient être lus mais jamais vus ni entendus, est obligée dans les années 70 de s’adapter à la société de l’image et de se prêter au jeu de la promotion.

Les temps changent et menacent de laisser derrière eux une Daphné du Maurier, qui, à la fin de sa vie, perd d’abord son inspiration et ensuite le goût de vivre. Et bien que Daphné ait tenté longtemps de se détacher de ce roman écrit à trente ans et dont les critiques ne lui ont jamais pardonné le succès, c’est bien à Rebecca (-> critique en anglais ici) qu’elle doit son immense succès et son accession à la postérité.

Manderley for ever est une biographie passionnante, qui se lit comme un roman, et donne une furieuse envie de (re)découvrir toutes les oeuvres de Daphné du Maurier… À prendre absolument dans votre valise cet été!