Maintenant que le travail de la journée était terminé, les objets avaient un aspect différent. Ils se relâchaient de la tension provoquée par le regard des gens et passaient le temps qui leur restait jusqu’à l’ouverture du lendemain à songer à cette époque lointaine où ils existaient autrefois. C’est ainsi que leur réflexion devenait de plus en plus dense.
Bien sûr je le savais. Que, quelle que fût l’importance du musée, ce qu’il contenait n’était rien de plus qu’un ramassis de minuscules fragments du monde. Pour autant, qui aurait pu me reprocher de les présenter ainsi, même si j’en tirais une certaine fierté? Car c’était bien moi qui les sauvais du chaos et retrouvais leur signification oubliée. Et je pouvais avoir le droit moi aussi, juste après la fermeture, de me plonger dans l’illusion d’avoir à portée de main le monde en réduction.

Quel étrange roman que ce Musée du silence… Certes, la littérature japonaise produit souvent cet effet à nos yeux d’occidentaux pressés, mais cela ne saurait suffire à expliquer mon sentiment à la lecture du roman. Après tout, fan de Haruki Murikami, Shusaku Endo, ou encore Junichirô Tanizaki, je ne vais pas me cacher derrière les différences culturelles pour éviter de faire une analyse plus en profondeur…

Le narrateur de cette histoire est un jeune muséographe qui est appelé pour constituer une collection d’un genre particulier: il rencontre une vieille dame et sa fille adoptive. La première veut constituer un musée avec des objets ayant appartenu à des défunts et les symbolisant le mieux possible, la deuxième l’aidera dans sa tâche. L’un des aspects de son travail sera de dérober les objets après un décès dans le village, ensuite il devra conserver, cataloguer et documenter les objets…

Je pense que l’étrangeté du roman tient au fait qu’il est, à tout point de vue, un roman de contrastes: contraste entre la noblesse de l’entreprise qui consiste à rendre hommage aux morts par un objet leur ayant appartenu et l’illicéité des moyens mis en œuvre pour les obtenir, contraste entre la solennité apportée à la préservation et la mise en valeur de ces objets et la trivialité des objets eux-mêmes (diaphragme, œil de verre, ou encore scalpel chirurgical), contraste aussi entre la dignité de la vieille dame dans son entreprise d’une vie et la décrépitude de son corps vieillissant (Yoko Ogawa ne nous épargne aucun détail sur les glaires et les furoncles…),  contraste à nouveau entre un village en apparence tranquille ou le grand évènement de la semaine est le match de baseball opposant les équipes locales, et les actes de violence extrême qui s’y produisent (attentat terroriste et série d’assassinats sordides), et contraste enfin entre poésie de certains passages et descriptions froides de mutilations humaines ou animales (qui elles-mêmes deviennent poésie, quand observées au travers du microscope du narrateur)…

Le silence est également un thème récurrent dans le roman: que ce soit le silence d’un endroit coupé du monde par la neige, celui des prédicateurs du monastère voisin, le silence qui règne après l’explosion d’une bombe ou encore le silence des objets dont les propriétaires ont à jamais disparu… Derrière ce silence, la solitude des êtres en mal de communication, comme le narrateur dont les lettres n’arrivent pas à destination ou la jeune fille qui voit son ami sombrer dans le mutisme que son engagement religieux lui impose… un silence qui construit aussi la prison de gens qui ne peuvent se délester d’un secret ou échapper de leur destinée …

Le Musée du silence provoque en moi la même ambivalence qu’il véhicule dans ses thèmes: d’un côté, il m’a fascinée, intriguée, d’un autre côté j’y ai trouvé certains passages assez repoussants, d’autant plus qu’ils émergent dans la banalité du quotidien. Mais comme ce roman suscite beaucoup de réflexions par la richesse de ses thèmes, et que j’ai bien aimé l’ambiance oppressante et mystérieuse mise en place doucement par le récit, je suis très curieuse de découvrir plus amplement l’univers très particulier de Yoko Ogawa…

Note: 4/5

J’ai découvert Yoko Ogawa grâce au blog Livrogne, merci à leurs auteurs, Céleste et Noann…